En finir avec Eddy Bellegueule

Attention, je crois passer après la première vague du phénomène Édouard Louis et c’est d’ailleurs suite au buzz que je me le suis procuré. Sinon, c’est bête à dire, mais je ne l’aurais sans doute pas même ouvert. Et pourtant, comment parler de ce livre qui m’a littéralement soufflée ? J’ai la nette impression qu’il m’a agrippée autant qué croche-pattée (ça se dit ?), histoire de me laisser à terre et de ressasser comme avait pu le faire pendant de longues années le frêle personnage.

Ce personnage n’est autre qu’Édouard Louis qui, à l’époque, s’appelait Eddy. Élevé dans un petit village de la Somme, en Picardie, il grandit dans une famille de beaufs parmi lesquels il ne se sent pas à sa place. Le père travaille d’abord à l’usine tandis que la mère garde la maison. Puis les deux restent chez eux, accrochés aux allocs, cloués devant la télévision, toujours prêts à picoler chez les voisins.

En plus de ne pas se sentir à sa place, Eddy a aussi la désagréable impression de ne pas être un mec, un dur, comme attendu des premiers de fratrie. Il est efféminé et a une certaine attirance pour les garçons mais ces choses-là ne doivent pas se dire. L’homosexualité, dans les campagnes, c’est proche de la folie. Alors Eddy est persécuté à l’école, puis au collège et n’est pas non plus bien chez lui.

Chez mes parents nous ne dînions pas, nous mangions. La plupart du temps, même, nous utilisions le verbe bouffer. L’appel quotidien de mon père C’est l’heure de bouffer. Quand des années plus tard je dirai dîner devant mes parents, ils se moqueront de moi Comment il parle l’autre, pour qui il se prend. Ça y est il va à la grande école il se la joue au monsieur, il nous sort sa philosophie. (p. 107)

Le portrait qu’il dépeint de ses parents, de ses bourreaux et de son quotidien de l’époque nous rend l’homme misérable, bien que lucide sur sa situation. Il est si faible et si mal né… Mais quelle belle revanche que ce témoignage ! Et ce livre presse (le lecteur de finir) et oppresse car l’environnement familial décrit est comme une toile d’araignée, un tombereau qui enferme et descend plus bas que terre.

Livre coup de poing ! Je devrais même dire, livre uppercut ! Je l’ai fini il y a déjà quelques jours et il me reste en tête comme si je l’avais fermé à l’instant. Une lecture on ne peut plus entêtante !

En finir avec Eddy Bellegueule / Édouard Louis (Seuil, 2014, 219 p., coll. Cadre rouge)

Le maître bonsaï

Quel étrange roman que celui-ci ! Ce qui frappe en premier lieu, c’est son saccadé, fait de phrases courtes, d’expressions simples qui sont ancrées dans un quotidien bien établi. En second lieu, la surprise vient du personnage central qui s’autoproclame maître bonsaï mais dont on apprend finalement peu de choses sinon qu’il est vieux, seul et qu’il vit dans le silence au milieu de ses bonsaïs. Alors certes il les taille, il les façonne, leur donne la direction à prendre, mais il semble être complètement perdu dans un monde imaginaire, « le règne de l’Ordre », où tout doit filer droit, aussi bien les êtres que les plantes.

Un jour où une jeune femme vient bousculer son quotidien, l’homme est complètement désarçonné par l’intrusion dans son magasin et encore plus dans sa vie. Elle est dynamique, bavarde, impulsive et d’une curiosité forcément déplacée. Vous vous doutez bien qu’une rencontre pareille ne peut qu’amorcer une relation explosive. Le vieil homme est rebaptisé « Bonzi » par sa visiteuse quotidienne. Elle vient apprendre l’art de tailler des bonsaïs et ainsi s’approcher du savoir-faire ancestral du maître bonsaï.

C’est assez déstabilisant car lorsqu’on pense qu’un certain équilibre est atteint, que les deux ont fait un premier pas vers l’autre, tout s’effondre. Bonzi reste complètement désincarné, coincé entre deux mondes et la jeune femme est elle beaucoup trop intéressée (par la vie, l’extérieur) pour se focaliser sur un quelconque apprentissage.

L’histoire plonge donc dans une certaine hébétude : à quoi bon partager un loisir alors que la solitude semble de plus en plus prégnante ? C’est un conte, une histoire sans lieu (juste la boutique de bonsaïs) ni temps (sommes-nous dans un présent teinté d’individualisme ou dans un autre espace temps ?) qui vous laissera quelque part à la marge mais vous troublera dès les premières pages. Parole d’une apprentie lectrice en bonsaï qui pourrait bien se convertir en maîtresse bonsaï, avec un peu d’abnégation !

Le maître bonsaï / Antoine Buéno (Albin Michel, 2014, 168 p., coll. « Romans français »)

Le parfum de ces livres que nous avons aimés

Ce livre-ci j’avais envie de l’aimer dès qu’il m’a été – très gentiment – offert. C’est tout d’abord pour une raison tout à fait arbitraire mais qui m’a semblé, sur le moment, essentielle : je suis tombée amoureuse du titre. On dit souvent de ne pas se fier à l’emballage mais c’est vraiment le gros titre et non la quatrième de couverture qui a remporté mon adhésion. Pourtant le titre américain, The end of your life book club, est bien fidèle au contenu.

L’auteur découvre en 2007 que sa mère est atteinte d’un cancer. Elle, si dynamique et pilier de la famille, doit gérer sa maladie autant que tous les électrons qui gravitent autour d’elle. Il dresse un portrait de Mary Anne, sa mère, très simple mais empreint d’amour. A deux, ils se regroupent pour former un club de lecture et deviser de leurs lectures personnelles. Tandis que Mary Anne a beaucoup lu, son fils lui peine à trouver la fibre lectrice, lui qui doute de continuer son activité d’éditeur. Au fur et à mesure de leurs échanges, les romans se dévorent avec fièvre, les discussions se font plus animées et plus régulières. On en sait davantage sur le parcours exemplaire de cette mère courage qui est portée par une très forte humanité et une ouverture aux autres perpétuelle.

Plutôt qu’un long discours, je tenais à vous retranscrire mon passage préféré, que j’aurais souhaité écrire car il définit parfaitement mon rapport aux livres papier ou numériques.

C’est le narrateur, Will, qui s’exprime :
Ce que j’aime par-dessus tout dans les livres est leur existence physique. Les livres électroniques vivent hors de notre vue et disparaissent de nos pensées, tandis que les livres imprimés ont un corps, une présence. Bien sûr, ils vous échappent parfois en se cachant dans des lieux improbables, par exemple une boîte pleine de vieilles photos encadrées, ou le panier à linge, enveloppés dans un T-shirt. Mais à d’autres moments, ils vous défient et vous trébuchez littéralement sur des bouquins que vous aviez oubliés depuis des semaines ou des années. Je recherche souvent les livres électroniques, mais ils ne viennent jamais à ma rencontre. Ils peuvent me faire ressentir quelque chose, mais je ne peux les toucher. Ce sont des âmes sans chair, sans texture et sans poids. Ils peuvent entrer dans votre esprit mais sont incapables de vous bouleverser. (pp. 59-60)

J’ai dû m’arrêter dans le passage car tout est bon à piocher de ci de là. Will Schwalbe vous entretient de livres, de littérature, de la vie mais aussi de la maladie et des rapports familiaux. C’est un livre plein de tendresse mais aussi bourré de références littéraires et intelligent dans sa tournure. Au départ on commence à noter les livres égrenés lors des réunions entre la mère et le fils. Puis la liste s’allonge et, en parcourant l’ensemble, on se rend compte qu’un appendice regroupe tous les livres évoqués. Et vous n’avez qu’une envie : piochez dans la liste pour suivre à la trace les discussions qui parsèment le roman. C’est totalement addictif, positif et jubilatoire !

Ce livre est beau et fort ! Il vous fait aimer la littérature et vous donne encore plus envie d’aller de l’avant et de partager toujours autour des grands livres qui jalonnent votre vie.

Le parfum de ces livres que nous avons aimés / Will Schwalbe ; trad. de Lyne Strouc (Belfond, 2014, 413 p.)

Easyjet

Le petit livre orange que je tiens entre les mains avait peu de chance que je l’achète si une chronique n’en avait pas été faite dans Les lectures de Salomé Kiner (sur Le Mouv’). Fin en épaisseur et au titre m’évoquant en premier lieu de la publicité gratuite pour la grande firme, je ne suis normalement pas très friande des deux conjugués. Oui mais voilà, le propos m’a interpellé.

L’auteur a pris 17 fois l’avion en l’espace de 20 jours. Et toujours avec l’un des bestsellers de l’aviation low-cost, j’ai nommé EasyJet. Il dresse un intéressant panorama du voyage, rendu plus facile du fait du faible coût. Depuis 1995, date d’implantation du géant, l’entreprise qui a deux sièges, l’un à Luton en Angleterre, l’autre à Genève, a eu de beaux jours devant elle. Avec une moyenne de 200 appareils et un remplissage total d’environ 83%, l’entreprise peut se targuer de faire voyager les foules, toutes populations confondues. Avec 120 destinations, EasyJet a ouvert le marché à l’Europe et rendu possible les flux réguliers vers une maison de vacances, un parent ou une ville « inconnue » (Tallinn, Ljubljana…). Le transport aérien s’est donc démocratisé et, comme il l’explique bien, il ne viendrait plus à l’idée de quiconque  de raconter un vol puisque les trajets sont désormais monnaie courante.

Alexandre Friederich raconte, dans une succession d’anecdotes, les différents vols (car sociologiquement ils révèlent des tendances et sont caractéristiques de migrations, dues aux crises secouant différents pays). Il voyage avec des Grecs puis des Espagnols n’ayant pris qu’un aler simple, espérant trouver du travail ailleurs. Il raconte les formalités et petits rouages qui obligent les passagers à se plier à des contraintes souvent dégradantes : bagages passées au peigne fin, nourriture surévaluée, attente et retard courants.
Je ne suis ni une voyageuse régulière ni une pro (ni même anti) EasyJet mais le pont de vue adopté par Alexandre Friederich permet un balayage sociologique du transport aérien. Il n’est pas tout à fait à charge contre le géant orange car il cerne, avec ce cas d’école, les logiques du marché, les restrictions liées au coût, les avantages d’un périple simplifié.

Dans son ensemble, le processus s’apparente à une traversée de la mort. Le passager n’a ni rôle ni corps. La compagnie est toute-puissante. Elle vous dépose sur votre lieu de destination. Du travail de postier. En comparaison, le train ou le bus sont des moyens archaïques, inscrits dans l’épaisseur du monde. Conséquence de la perfection, la liberté souffre. Tel est le prix de la sécurité (chez easyJet, avantageux). Le low cost offre ainsi une métaphore sans pareille de nos sociétés. Il invente de nouvelles techniques de conditionnement du passager – comme on parle de conditionnement du poulet. (p. 15)

C’est très instructif et ça donne le goût de voyager aussi ! Quitte à être pris pour un poulet ! 

EasyJet / Alexandre Friederich (Allia, 2013, 87 p.)

La trahison d’Einstein

Einstein par le menu dans la grande Histoire, c’est le sujet de la nouvelle pièce de théâtre du très populaire Éric-Emmanuel Schmitt.
Récemment je crois que j’ai tout lu de Schmitt de son Homme trop facile aux Perroquets de la place d’Arezzo et pourtant je ne me considère pas comme une inconditionnelle du personnage. Disons que je trouve beaucoup de plaisir dans ses intrigues et qu’il me téléporte toujours dans des huis-clos cocasses qui me divertissent tout autant que ses marionnettes de personnages.
J’avais eu l’occasion de lire La part de l’autre qui m’avait beaucoup intéressée car elle explorait l’éventualité d’un Hitler poursuivant une carrière de peintre, évitant ainsi le destin de l’Allemagne que l’on connait. Ici Schmitt nous entraine à la suite d‘Einstein à partir de 1934, alors qu’il se trouve près d’un lac du New Jersey et converse avec un vagabond. Des échanges facétieux vont faire place à de l’inquiétude voire au tourment quant à l’avenir de l’Europe qui connait déjà les premiers signes de la montée du fascisme et du communisme. 

Réfugié en Amérique, Einstein peut faire figure de lâche car il sait ce qui se trame mais l’évalue de loin. C’est d’ailleurs le fort soupçon d’un des protagonistes, O’Neill, agent Américain qui voit d’un mauvais œil l’installation du génie scientifique. Comment agir ? Y a-t-il seulement quelqu’un susceptible de stopper les dictateurs qui prennent du terrain ?

C’est en tout cas une pièce intimiste qui a le mérite de placer Einstein dans son époque et dans ses positions idéologiques. Je reste quand même persuadée que, pour le coup, même si j’aime à lire du théâtre, cette pièce aura davantage d’intérêt sur les planches avec un Francis Huster dans le rôle du physicien pacifiste. Elle est d’ailleurs actuellement jouée jusqu’au 15 mai au Théâtre Rive Gauche. Précipitez-vous ! 

La trahison d’Einstein / Éric-Emmanuel Schmitt (Albin Michel, 2014, 152 p.)

Les bonnes gens

Dans quel enfer sommes-nous plongés ?

Voilà un roman oppressant et ambitieux qui s’étend de 1830 à 1930, traversant ainsi la Guerre de Sécession, aux Etats-Unis. L’action principale du roman se situe dans une ferme du Kentucky où Ginny, vieille dame à présent, se raconte. Elle est partie à l’aube de ses quatorze ans pour suivre un lointain parent, Linus Lancaster qui a fait miroiter à sa famille la vie de riches propriétaires terriens. Le couple s’installe ensemble dans une bâtisse qui est en fait loin d’être un palace. Mais ils ont à leur service des esclaves dont deux filles aux noms de fleurs, Cleome et Zinnia, âgées de dix et douze ans. C’est un avantage certain d’être servis alors, même si les jours ne sont pas toujours roses et que Linus s’occupe plus de ses porcs que de sa femme, celle-ci a l’avantage de la compagnie permanente de ces filles.

Mais le climat vire aigre lorsque le maître des lieux abuse des filles et que Ginny en cultive une certaine rancœur. Alors que Cleome et Zinnia sont livrées à elles-mêmes, soumises à l’entretien de la maison et rudoyées, Ginny adopte la même attitude que son mari, froide et distante. Le ton des confidences se fait plus lointain et le couple devient ensemble capable des pires rudesses. Pourtant un jour les esclaves se rebellent et Linus est assassiné. Laissée à deux filles déchaînées de violence, Ginny doit maintenant lutter pour sa survie. Et c’est incroyable comme le quotidien peut se révéler rude quand on est seule et sans espoir !

Le livre est très sombre mais j’ai quelque part été très intéressée par le retournement de situation : les esclaves qui prennent le dessus sur leurs maîtres. Cette période de tension est très bien transcrite et on sent toute la nervosité entre Blancs et Noirs. Par peur de l’autre, les puissants asservissent et les esclaves se soumettent. Mais comme rien n’est figé et que justice a voix au chapitre, Cleome et Zinnia, en couple infernal, font à leur tour subir brimades et sévices à celle qui reste, Ginny la lâche, solidaire de son mari. On comprend ainsi pourquoi, des dizaines d’années après, Ginny est rebaptisée par ses voisins Scary Sue. Avant et après ces épisodes, on fait connaissance de personnages annexes, d’une histoire familiale plus complexe et toutes les ramifications se révèlent au grand jour, laissant place à une certaine compassion là où la pitié n’a plus de place.

Jadis, j’ai vécu en un lieu peuplé de démons. J’en étais un aussi. (p.33) 

Les bonnes gens / Laird Hunt ; traduit par Anne-Laure Tissut (Actes Sud, 2014, 242 p., coll. Lettres anglo-américaines)

Petit éloge des séries télé

S’il y a bien quelque chose que je n’évoque pas assez, proportionnellement au temps que j’y consacre, c’est bien les séries télévisées. J’en ai suivi au compte-gouttes étant plus jeune (épisodes regardés le jour de la diffusion), puis de manière plus passionnée en streaming avant d’entamer une approche plus « raisonnée » (j’achète les coffrets et je regarde en binge viewing, tout d’affilée et sur un temps très court).

Quand ma mère m’a mis ce petit essai de Martin Winckler entre les mains, j’ai été un peu dubitative. Parce que pour moi les séries télé ça se regarde, ça ne se commente pas. J’avais aussi la bête idée que ce type de programme constituait pour le spectateur un divertissement moins valorisant qu’un film (pourquoi stagner devant son écran alors que sur un temps succinct un film regroupe toutes les composantes ?). Bref, il était tout à fait nécessaire que je sois coachée par un sériephile passionné tel que Winckler. Dans ce court essai il expose un bref historique des séries (mais pas seulement…). D’abord peu diversifiées et souvent caricaturales, jusqu’à aujourd’hui où les séries explorent tous les genres, peuvent être historiques, médicales, de science-fiction ou encore familiales.

L’éclairage est avant tout celui du parcours de Winckler car il a été critique et a reçu bon nombre de séries sur cassettes VHS. Si sa culture sériephile est si étendue c’est aussi qu’il s’est ouvert aux séries étrangères et peut donc faire d’intéressants parallèles sur les adaptations (notamment en version française) de séries américaines. Avec ce livre j’ai beaucoup appris non seulement sur le traitement des séries mais aussi sur les interconnexions, petites censures et grandes idées des scénaristes talentueux. Quand on s’engage dans l’écriture d’une série télé, incontestablement c’est un projet pharaonique que s’adapter en format court (codifié pour la télé et entrecoupé de pubs) et de capter l’attention des saisons durant. Très instructif et que je vais faire passer autour de moi pour réconcilier certains méfiants de mon entourage. Si après sa lecture, vous ne trouvez pas votre bonheur dans la sélection des séries à savourer (en fin d’ouvrage), je rends mon tablier !

Et pour vous donner une ampleur de mon addiction, voici certaines de celles que je suis (certaines  séries n’ont duré qu’une saison) : American Horror Story, Being Human, The Big Bang Theory, Boardwalk Empire, Borgia, Breaking Bad, Community, Death Valley, Defiance, Downton Abbey, Game of Thrones, Girls, The IT Crowd, Modern family, The Office, Once Upon a Time, Pan Am, Pretty Little Liars, Pushing Daisies, Sherlock, Suits, The Walking Dead…

Petit éloge des séries télé / Martin Winckler (Gallimard, 2012, 116 p., coll. Folio 2€)

Philomena

Ce livre est un chassé-croisé entre une mère et son fils. L’histoire débute en 1952 en Irlande où, Philomena Lee, une jeune femme se retrouve enceinte et confiée aux bons soins du couvent de Roscrea jusqu’à l’accouchement. Ledit couvent recueille toutes les jeunes mères, délaissées par leur famille. Et au bout de quelques années (généralement 3 ans) après la naissance, les enfants sont confiés à d’autres familles, avec le « consentement » forcé des mères souvent sans le sou. Anthony, le fils de Philomena, garçon angélique et plein de tendresse, est adopté en même temps que sa compagne de jeu, Mary. Philomena ne le sait pas encore mais Anthony changera de de nom et aussi de continent. Le jeune garçon candide de Roscrea est bien loin de tout et surtout de ses amours premières (l’intimité des nonnes, la présence d’une mère, les jeux innocents).

Il traverse l’Atlantique et est adopté par une famille déjà composé de cinq membres (3 grands garçons et un couple de parents). Il grandit choyé par sa mère, endurci par un père plus intransigeant. Son cœur reste toujours en Irlande d’où il a été expulsé sans bien comprendre, gardant des souvenirs d’une mère biologique pourtant présente. Il se réalise dans le droit où il est couronné de succès et est ensuite engagé au service du parti républicain. Mais il est aussi tiraillé par des préférences inassumables pour d’autres hommes. C’est l’époque où l’homosexualité est encore considérée comme un péché et Anthony, devenu Michael, cultive l’angoisse d’être abandonné en faisant mal (par son parcours professionnel ou amoureux). C’est encore l’époque où l’homosexualité est considérée comme un péché et Anthony, devenu Michael, cultive l’angoisse d’être une fois de plus abandonné en ayant semé le mal (par son parcours professionnel ou amoureux).

Le récit est centré sur l’enfant qui devient homme dans un climat familial tantôt délétère tantôt insécure. La mère apparait à quelques reprises mais c’est davantage le personnage de Michael qui occupe la narration. Nous le suivons perdu, en quête d’identité et fragilisé par le déracinement. Le fait que le livre soit tiré d’une histoire vraie rend l’ensemble plus poignant et personnel.

J’ai été voir le film tout de suite après avoir lu le livre car l’histoire était encore très fraiche dans ma tête. Eh bien j’ai été relativement déçue car le film se concentre davantage sur l’histoire entre le journaliste (ici Martin Sixsmith) et la mère. Le fils (Anthony, puis Michael) apparait dans des vidéos courtes ou sur des photos mais n’occupe pas la place centrale comme c’est le cas dans le roman. Ainsi, le livre et le film sont complémentaires même s’ils n’ont pas la même approche de la rupture familiale. Je conseillerais toutefois davantage la lecture du roman qui m’a semblé plus profond, plus caractéristique d’une époque, d’un contexte social et d’une l’incertitude liée à l’émergence d’une maladie dévastatrice, le SIDA.

Philomena / Martin Sixsmith ; traduit par Marion Roman (Presses de la Cité, 2014, 450 p.)

Canada


Great Falls, Montana dans les années 60. Dell a 15 ans et a une sœur jumelle prénommée Berner. Leurs parents sont très mal assortis : l’un est un fameux gaillard un peu rustre, l’autre est une Polonaise plutôt malingre tombée enceinte beaucoup trop tôt. Ils emménagent ensemble contre l’avis de tous. Pour donner raison à tous, Bev (le père) traficote dans des larcins impliquant des Indiens et voués à être découvert. Un jour, une idée folle leur traverse l’esprit : commettre un hold-up dans une banque du Dakota du Nord pour rembourser des dettes. Ils sont tous deux rattrapés et envoyés en prison, laissant deux enfants promis à l’Assistance sociale. Berner fuit et Dell, grâce à la complicité d’une voisine, se réfugie au Canada chez un proche (…de la voisine).

La première partie se déroule aux États-Unis, quant à la seconde, elle suit le séjour chez Arthur Remlinger, propriétaire bienfaiteur qui l’a pris sous son aile. Il travaille, copine avec Charley Quarters l’assistant du boss et essaie de survivre sans se faire repérer. Après le drame de la séparation infligée par l’emprisonnement des deux parents, intervient un autre drame qui secouera d’autant plus le jeune homme. C’est un roman ponctué de grands désordres, de petites tragédies jalonnés de divers affrontements. Les adultes semblent prendre des décisions d’enfants (rester entre eux malgré l’entourage, le hold-up) quand les enfants eux-mêmes sont mis en position d’adultes (se débrouiller seuls, fuir, penser au futur).
Richard Ford nous livre un portrait de famille brillant car, bien que soudée, les frontières spatiales séparent ceux qui s’aiment presque bien plus que la prison qui retient les parents.

[…] je crois que, quand on meurt, c’est qu’on y consent. On cesse de lutter. C’est comme de rêver. Ca fait du bien. Vous n’imaginez pas que ça puisse en faire ? De céder, tout simplement. De plus lutter, lutter, lutter. L’inquiétude viendra à la fin, avec le regret. (p. 475)

J’ai pris volontairement un passage situé à la toute fin du livre car c’est vraiment celui qui m’a le plus bouleversée. Cette écriture parcellaire, toute en délicatesse clôt le livre à merveille et m’a laissé une impression d’achèvement tant stylistique que fictionnel.
Cette rentrée littéraire de septembre recèle bien des trésors… en littérature française et surtout dans le domaine étranger !

Canada / Richard Ford ; traduit par Josée Kamoun (Éd. de l’Olivier, 2013, 477 p.)

Player one

C’est assez difficile parfois de justifier un choix de lecture lorsqu’il s’agit de science-fiction (genre dont je suis peu familière) avec un roman futuriste tiré de nulle part et qui d’ailleurs n’a pas fait de vagues à sa sortie.

Nous sommes en 2044 et la crise de l’énergie a ravagé le monde. Les gens préfèrent se réfugier dans un colossal monde virtuel baptisé l’OASIS (ontologie anthropocentrique simulée, immersive et sensorielle). Wade Watts a 20 ans et est orphelin. Il vit à Oklahoma City avec sa tante dans une vieille caravane située dans l’un des nombreux bidonvilles qui sont maintenant légion dans l’ensemble du pays.
Il est scolarisé d’abord en ville, où il est la tête de turc, puis a l’opportunité d’intégrer l’une des écoles virtuelles qui permettent désormais l’accès à l’éducation sans sortir de chez soi.

Comme tous ses congénères, Wade cultive bien plus largement son avatar sur l’Oasis (Parzival) que sa vie sociale dans le monde réel. Le roman s’ouvre sur le décès du concepteur de l’immense plate-forme, James Halliday, qui laisse des consignes pout assurer la succession de l’Oasis. Il a mis en place un mystérieux jeu de piste qui permettra à l’utilisateur le plus fervent de prendre les rênes de l’entreprise et ainsi de contrôler toute l’activité virtuelle planétaire.
Wade s’intègre bien évidemment à la communauté des Chassoeufs (ceux qui tentent de décrypter les énigmes menant à l’oeuf, synonyme de victoire) bien que, comme dans la vie réelle il soit de faible niveau. Car bien que le contraste soit saisissant entre le jeu (excellent et sans limites) et la vie (pauvre et sans espoir d’évolution), les ressources sont maintenues en ligne. Certaines personnes fortunées peuvent ainsi se téléporter entre les planètes virtuelles et posséder armes et nourriture, moyennant finance. Les autres, ceux qui survivent sont condamnés à avoir un avatar de base (sans garde-robe) ne pouvant se déplacer qu’en économisant sur plusieurs semaines. Wade fait partie de ceux-là. Il reste à Ludus (planète-école) car ses revenus ne lui permettent pas de monter en niveau (en gagnant des combats grâce à des armes perfectionnées) ni d’explorer la vaste galaxie virtuelle.

Je regardais la quatrième de couverture où le livre est indiqué, par le New York Times, comme « un véritable nerd-gasme ». Le jeu de mots m’a fait sourire et il n’est pas loin de la vérité, pour ceux qui apprécient les nouvelles technologies et surtout l’univers des geeks dans toute leur splendeur (séries, jeux, mode de vie). Les afficionados de Pac Man, Warcraft, Joust et bien d’autres seront ravis devant cet univers conceptuel à tiroirs, où le no-life est roi mais où on apprend quand même que la vraie vie pourrait tout de même avoir du positif aussi.

J’ai été captivée par le personnage de Wade, looser et winner, tout à la fois. Parce que dans son sillon, d’autres avatars gagnent à être connus en chair et en os : Aech le bon copain qui lui a ouvert les portes de son salon privé, Art3mis la blogueuse populaire qui pourtant se déprécie… Tous sont sur l’Oasis et entendent bien remporter la mise pour sortir la tête hors de l’eau. D’autant plus qu’une armée ennemie, les Sixers, s’organisent avec des intentions clairement malveillantes pour l’avenir de l’Oasis et de tous ses utilisateurs.
C’est un peu du Sims sur papier, avec beaucoup plus d’enjeux et d’obstacles. Il est loin le temps de la paix et ce qui a fait trembler la Terre pourrait bien se propager à la sphère virtuelle. En somme, c’est palpitant (… et je ne suis pourtant pas une geek, de nature).

Je verrais parfaitement bien une adaptation cinématographique de ce livre dystopique. Truffé de références aux années 80 et bien rythmé, il trouverait sans doute son public parmi les amateurs d’Hunger Games et de films comme Chatroom.

Player one / Ernest Cline ; traduction d’Arnaud Regnauld (Michel Lafon, 2013, 407 p.)