Le problème à trois corps de Liu Cixin

Je ne sais pas vous mais moi, quand je peine à me motiver à lire un livre, je tente des subterfuges pour me leurrer (on doit être plusieurs dans ma tête ^^). En l’occurrence ici, j’étais assez frileuse à l’idée de me lancer dans le premier tome d’une série de 3, qui plus est parce que la série était estampillée SF pur jus.

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En pleine Révolution culturelle en Chine (dans les années 60), le gouvernement décide de lancer un programme pour tenter de rechercher une présence extraterrestre. Pour ce faire, Ye Wenjie, une astrophysicienne, envoie des informations sur les humains grâce à un message spatial. Celui-ci est intercepté par les Trisolariens, peuple à la dérive qui s’apprête à quitter sa propre planète.

Autant le dire d’emblée, Liu Cixin ne ménage pas le lecteur et crée un univers particulièrement réaliste dont la description est agrémentée de détails de physique qui échappent complètement à la littéraire que je suis. Mais à partir du moment où on lâche prise et qu’on se laisse porter par les allers-retours entre les diverses civilisations, c’est particulièrement addictif. Il est question de protons et d’univers virtuel. On digresse donc de l’infiniment petit à la problématique d’autres dimensions sans sourciller, le lecteur trouvera forcément un intérêt à cette cet échange entre deux peuples curieux de
L »enjeu de la découverte interstellaire est intimement lié à la menace de l’inconnu. Qui sont ces Trisolariens ? Sont-ils des émissaires de la paix ou des colonisateurs en puissance ?

L’expérience de la lecture audio a ajouté au plaisir de la découverte d’un nouveau genre (je le répète, la SF c’est presque une première pour moi). Vincent Schmitt et sa voix posée ont donné beaucoup de relief à cette histoire complexe qui entremêle dates (il y a l’époque de la Révolution culturelle mais aussi les années 2000) et lieux. En somme ce premier tome est très prometteur et il est d’ailleurs considéré comme l’un des romans de SF les plus populaires en Chine.

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Le problème à trois corps / Liu Cixin ; traduit par Gwennaël Gaffric ; lu par Vincent Schmitt (Audiolib, 2019, 15h)

La fille perdue du bonheur

On continue avec les livres qui ne m’ont pas véritablement enchantée mais dont je me dois de vous parler tout de même. Sait-on jamais, peut-être y a-t-il parmi vous des amateurs de littérature chinoise. Peut-être y en a-t-il qui s’intéressent encore plus à la venue de ces prostituées asiatiques débarquées dans la gigantesque American land.

Fusang, celle qui occupe tous les débats dans ce livre est une prostituée de luxe vendue par ses parents puis volée par des proxénètes peu scrupuleux. Bringuebalée comme un objet, elle semble se satisfaire à chaque fois des situations et arbore toujours un sempiternel sourire à ses détrousseurs. Nous sommes à la fin du XIXème siècle et c’est à Chinatown, à San Francisco que l’histoire se poursuit. Car si Canton est le point de départ, c’est l’Amérique qui est le centre du récit.
Trimballée à des enchères pour être vendue, exhibée comme une marchandise puis volée, récupérée et menacée… on s’y perd ! Qui se cache derrière cet imperturbable sourire? Chris, jeune adolescent de 12 ans vient à la fréquenter (j’ai déjà eu du mal à imaginer un jeune puceau tout étourdi par cette grande godiche) et la suit pendant de nombreuses années car cette étrangère à la beauté inégalable reste une énigme. Toujours soumise, jamais difficile et se satisfaisant de ses conditions de vie, on a du mal à la cerner. Pour ponctuer le tout, vient s’ajouter la brute c’est-à-dire Da Yong, brigand de grand chemin qui a son contact va peu à peu s’adoucir.

Disons que cette lecture me laisse une impression douce amère. Je l’ai trouvé trop emplie de stéréotypes : les chinois tous avec une natte, les femmes quasiment toutes objets et les Américains en bons porte-feuilles sur pattes. Et j’ai particulièrement détesté Fusang cette héroïne qui, malgré la beauté dont elle rayonne, semble être l’incarnation du « sois belle et tais-toi ! ».
Au fil de la trame on se dit : il va bien y avoir un moment où elle va ouvrir la bouche et s’exprimer. Il n’en est rien, cette poule de Chinatown reste jusqu’au bout le produit rapporté joliment jaunâtre qui suit tout le monde. Même à l’heure des grands choix, elle reste dans une semi-indécision, comme si seuls les éléments extérieurs pouvaient décider de son destin. On en sort frustré ! Dommage car la couverture me plaisait bien !

La fille perdue du bonheur / Yan Geling ; traduction de Natalie Zimmermann (Plon, 2002, 290 p.)

Panda sex

Ce livre transpire la mélancolie et le spleen chinois propre au Shangaï actuel, très cosmopolite et hétéroclite. Voici ce qui est noté au dos « Amour, sexe et télévision : les Liaisons dangereuses dans le Shangaï d’aujourd’hui ».

Le contexte du livre est une sorte de « Big brother » à l’échelle locale chinoise. Deux sœurs sont filmées par l’Acteur (c’est ainsi qu’il est nommé) et leurs frasques sont détaillées, analysées et passées en boucle. Ces filles sont sujettes au « virus du panda » c’est-à-dire qu’elles ne font l’amour que deux fois par an, comme l’animal dont on fait référence. Autour d’elles, on assiste à la décadence de l’élite shangaïenne, entre fêtes arrosées et cancans sur l’amour et le sexe, on emmagasinne toutes ces paillettes et ces masques illusoires. On reçoit des bribes d’information et on se forge une image du gotha télévisuel. Car même si la caméra est braquée sur nos deux héroïnes, les personnages défilent et donnent corps et contenance à la vie capturée. Des Américains, des Européens et tout ce melting-pot s’expriment à tour de rôle et donnent leur vision personnelle d’une ville en pleine effervescence.

Quant à mon opinion, elle est assez mitigée ! J’ai trouvé l’histoire très originale, surtout par rapport à ma conception des mœurs asiatiques. Néanmoins, le prête parfois à sourire tant il paraît flou et confus voire maniéré dans le mauvais sens du terme. En effet, il y a un paragraphe qui revient sans cesse comme pour marteler un désir profond mais qui crée plus un phénomène de lassitude. Tout comme à la fin du livre où nous avons un passage similaire sur deux pages consécutives : je me demande toujours si c’était un défaut d’impression ou si cela visait à un quelconque autre message subliminal.
C’est du Gossip Girl version chinoise, où tout est permis, où toutes les relations de couple sont envisageables et où cela parait même un peu hardcore par moment.

Mais il y a quelques bonnes trouvailles qui ont réussi à nuancer mon jugement :

Je trouve qu’on devrait vivre à l’envers, tu commencerais par mourir, puis tu passerais par tout ce que tu connais déjà, et ensuite tu retournerais dans le ventre de ta mère. Par exemple quand tu bois un café tu serais déjà endormi, et si tu tuais quelqu’un il ressusciterait, quand tu viendrais juste d’apprendre quelque chose tu l’aurais oublié, après avoir mangé tu aurais faim, après t’être enivré tu boirais et tu ferais l’amour après avoir eu un orgasme. Tu t’es aperçu que plus on vieillit et plus on a besoin d’argent? Si on vivait comme ça, à l’envers, tu en aurais de moins en moins besoin, tu n’aurais pas toutes ces dettes à rembourser et tu serais libre. (pp. 84-85)

Panda sex – Mian Mian ; traduction de Sylvie Gentil (Au diable Vauvert, 2009, 183 p.)

La déesse de la modernité

Ce recueil de Liu Xinglong est comme un bel hommage à la terre. Certains, obligés de vivre dans les campagnes lors de la Révolution culturelle l’ont vécu comme un exil, lui a retenu de cette expérience une belle opportunité de se familiariser avec un peuple dénigré mais qui a tout à faire de ses mains. En découle ce petit recueil de trois nouvelles, toutes centrées sur ce petit peuple qui a pourtant de formidables ressources.

On se place donc du point de vue des paysans qui résistent à l’urbanisation avec leurs frêles moyens. C’est ainsi qu’on est embarqué dans un Comité de quartier où tous se concertent pour s’organiser collectivement devant la menace de la modernité. De la même manière, tous se mobilisent pour dessiner la statue qui ornera la mythique route des Vieilles Lunes. Et enfin la dernière nouvelle met en lumière tout le loufoque que peut constituer les passages piétons pour tous ces paysans qui voient débarquer les codes de la ville dans leur petite bourgade isolée.

L’humour dont recèle ce recueil est assez salvateur et j’avoue avoir emprunté le livre justement pour pointer toute l’austérité imposée lors de la Révolution culturelle mais c’est en fait un condensé d’observations futées et habilement formulées. On se croirait dans une plaquette remake des Lettres persanes à la mode asiatique. Le quotidien « moderne » à la sauce paysanne passe comme une lettre à la poste et on se surprend à dénigrer toutes les avancées de la société bien futiles pour les peuples reculés. Et l’humour et la formulation sont évidemment à souligner tout autant que la très bonne préface qui situe bien le contexte de la fiction.

Au matin du quatrième jour, Hu (le Hu « made in Ailleurs », comme on l’appelait), le Chef du Comité de Quartier, s’en vint avertir chaque famille, que, l’après-midi même, il serait procédé, sur la Route des Vieilles Lunes, à l’identification subséquente des coupables…
Tout Chef qu’il fût, Hu savait bien qu’il y a pot et pot, qu’un pot à thé n’est pas un pot de chambre […]
Il était du genre plaisantin : par exemple, lorsqu’une femme était contrainte au curetage pour se trouver enceinte au-delà du nombre des grossesses autorisé par la loi, il trouvait drôle de dire « qu’elle allait se faire dégonfler la chambre à air. (pp. 66-67)

Un tout petit livre, à retenir pour se familiariser avec la Chine lointaine, en phase de transition vers cette désormais bien connue (et quelque part fatale) modernité.

La déesse de la modernité / Liu Xinglang ; traduction de Françoise Naour (Bleu de Chine, 1999, 74 p.)

La grande île des tortues-cochons

Nous sommes en l’an 4000 sur la Grande Ile des tortues-cochons, un archipel perdu au large de la Chine. A partir de cet éden isolé des hommes vient prendre place la légende des tortues-cochons, animaux quasi mythologiques qui incarneraient une femme transformée, après la noyade de son mari, et qui aurait emporté sur son dos ses huit enfants vers les flots. Comme une déesse vénérée sur l’île, ces animaux seraient les premières présences vivantes et les protecteurs de la Grande Ile.

Une famille illustre vint ensuite à peupler l’île et se l’approprier : ce sont les Tsidehou rebaptisés Ji pour la lignée des descendants à venir. Ces membres sont des éléments rapportés de la Chine, des maillons en fuite vers un paradis terrestre. Un élément déterminant du récit est le pouvoir indéniable des femmes qui sont celles qui kidnappent les hommes et les séquestrent pour pouvoir fonder une famille. Ainsi Ji He le premier homme s’installant sur l’île est un homme qui s’est embarqué dans l’aventure forcé par une femme féline Xisama. D’ailleurs ce n’est pas sans rappeler la légende d’Ulysse retenu prisonnier par la nymphe Calypso.
C’est donc un étrange mélange de futur plein de Préhistoire où ces femmes abattant leurs cartes des pleins pouvoirs. Les désirs bestiaux comme celui de posséder quelqu’un sont ceux qui prédominent.
Du couple improbable (Ji He, Xisama) naissent deux fils au goût diamétralement opposés : l’un aime la guerre, l’autre est un propriétaire terrien très attaché à son commerce. Et à ces membres qui peuplent l’île viennent s’ajouter au fur et à mesure des Chinois de souche qui s’exilent pour s’installer. Quatre générations de Ji viennent se côtoyer entre île et continent, viennent réveiller l’Histoire (la Révolution, la poésie, les légendes) et lui proposent une suite.

C’est tout un petit monde qui prend place avec de multiples figurants qui s’attachent à la Grande Ile puis s’en éloignent pour mieux revenir. Cela m’a fait penser à une scène de théâtre éclairée (l’action principale exposée au grand jour) où de nombreux acteurs viendraient prendre la lumière comme animés d’un sentiment de retraite paisible puis qui se retireraient dans les coulisses (la Chine voisine, plus animée, carrefour des échanges).

Les héros (principaux et secondaires) ne meurent jamais, ils voguent dans un au-delà et réapparaissent pour donner un éclairage nouveau, pour se refaire un moral ou une santé et pour combler les désirs des vivants. Et les femmes une fois de plus tiennent une place de choix car ce sont elles qui dirigent les débats, les repentirs et lamentations. Et c’est enfin une des dernières nées des Ji qui aura l’initiative de retracer la saga, ultime prêtresse de la bravoure familiale.

Un an plus tard, le petit-fils dont rêvait Ji He n’étant toujours pas de ce monde, on fit venir un spécialiste de l’intérieur des terres. Après avoir examiné Xiu’er, il expliqua qu’aucun médicament ne pourrait rien y faire : elle était vierge. (p. 66)

Un roman futuriste me direz-vous? Non c’est un roman qui revient quasiment aux confins des origines dans un fantastique mêlé au manifeste féministe et romantique. C’est un roman qui est dédié au père de l’auteur et qui allie littérature classique et ambitions plus modernes (construction foisonnante, diversité des genres littéraires). Un livre qui m’a touché et qui m’a permis d’imaginer ce que pourrait être un paradis perdu, à l’écart des hommes, dans des temps nettement moins connus.

La grande île des tortues-cochons / Liu Sola ; traduction de Sylvie Gentil (Ed. du Seuil, 2006, 267 p.)

Arbre sans vent

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Voilà un livre qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est pas ordinaire. Déjà de par la construction : une succession de chapitres tous utilisant la première personne du singulier mais tous désignant des personnages différents.
On pourrait se perdre avec tous ces « je » me direz-vous mais il n’en est rien car une sorte de petit guide répertoriant les prises de parole nous oriente en début de roman.

Ainsi, au départ on colle à cette table des personnages pour se situer dans l’œuvre puis les points de vue sont évidents : certains personnes ont des tics de langage, ils sont facilement reconnaissables. Donc la syntaxe du roman a de quoi charmer car elle dynamise l’action en nous montrant ces bribes de pensées recueillies l’espace de quelques pages.

Pour l’histoire, nous sommes dans un petit village pris dans la tourmente de la Révolution culturelle. Dans ce village, certains membres tout juste arrivés font régner la loi communiste et créent des incompréhensions locales. Car dans ce village dits des « Nains » tous sont boiteux, tous sont éclopés et mal lotis dans leur vie, survivant honnêtement grâce à leurs récoltes et leurs élevages. Et ces éléments « normaux » qui viennent régir la vie du village sèment la discorde : ils sont physiquement grands et bien en chair, ils sont hiérarchiquement au-dessus, tout leur est dû. C’est comme une allégorie de leur condition qui s’exprime dans leur physique.

Quiproquos et ouï-dire inclinent la balance du côté des grands et le petit peuple en est réduit à subir et à exécuter. Puis un suicide vient ébranler le village des Nains et entrainer la colère de ces gens qui n’ont rien mais qui font tout. Et dans la lente procession qui vient saluer le mort les langues se délient, les animaux ont leurs mots à dire eux aussi. Ainsi Erhei (l’âne du défunt) est celui que beaucoup craignent car il a été amputé de son maître.

Je ne résiste pas à l’envie de vous mettre quelques mots qui figurent au dos du livre :
Au moins autant que par ses thèmes, c’est par sa composition esthétique et musicale – jeu de couleurs, de voix et de bruits – que le roman impose son originalité. Des maux que la misère économique et le pouvoir politique font endurer aux villageois, on glisse vers des interrogations sur l’existence, la mort, le vide et le néant, l’autre rive. Li Rui livre ici une œuvre aux accents de chœur polyphonique et qui atteint un degré intense d’expression poétique.

Et ces passages qui m’ont interpellé :

On dirait que j’ai déjà vu cela un jour, mais quand? … Ah oui, c’était dans les bras de ma mère, je me suis réveillé au milieu de la nuit, couvert de rosée, en relevant la tête je vois le ciel parsemé d’étoiles dans le vide entre les branches des arbres, ma mère me couvre la bouche de sa main, et dit, ne fais pas de bruit, sinon les diables japonais vont entendre ! Les étoiles du ciel sont d’un coup tombées dans mes yeux. (p.40)

L’arbre préfère le calme, mais le vent continue de souffler, la lutte des es existe indépendamment de la volonté des hommes… (p.43)

Arbre sans vent / Li Rui ; traduction d’Annie Curien (Philippe Picquier, 2000, 206 p.)

Jumeaux

Deux frères jumeaux Wei Dong et Wei Feng forment le nœud commun de l’histoire qui se déroule ici. Le premier a mené une brillante carrière, a pris femme et possède un luxueux appartement ; le deuxième vient de sortir de prison après huit années de réclusion.
Tout porterait à croire que l’un est bon et l’autre le voyou qui mènera, à sa sortie, une vie de débauché. Mais évidemment, rien ne se passe comme prévu. En premier lieu, Li Jing (la femme de Wei Dong) s’entiche de son beau-frère ce qui fait peser de lourds soupçons sur les deux « éléments rapportés » de la famille. Car Wei Feng passe, malgré son tribut payé pour un être à qui on ne peut se fier. Il peine à trouver un travail, semble se satisfaire de vivre aux dépens tour à tour de son frère et de ses parents. En effet, tous habitent dans des maisons mitoyennes qui les obligent à vivre quasiment en permanence à cinq.
De fil en aiguille, de lourds secrets révélés au grand jour viennent inverser la tendance et faire du mauvais bougre le plus gentil des hommes floués.
Le couple infernal de Li Jing et Wei Dong gagne en machiavélisme et trouve toutes les supercheries pour déjouer la vie familiale bien établie. Un drame se profile à l’horizon qui n’épargnera personne. Les deux générations, presque sous le même toit, vivent dans le malaise et dans la suspicion. Et le dénouement arrive dans un climat tendu où personne ne se fie plus à personne.

L’histoire en elle-même est sympathique car on se croirait au départ dans une petit vaudeville familial. Progressivement les liens se resserrent et on bascule dans une sorte d’intrigue policière où les sentiments sont si forts qu’ils peuvent parfois mener à la trahison. C’est ainsi qu’on prend de la distance pour tenter de cerner les véritables personnalités de ces êtres si proches physiquement (des jumeaux qui se ressemblent comme deux gouttes d’eaux) et matériellement (lieux de vie quasi indissolubles) . Comme si la gémellité entrainait invariablement un lien à la vie et à la mort !
J’ai tout de même un petit bémol à apporter avec des fautes dans le texte très, très récurrentes. Cela nuit à la lecture et c’est bien dommage car le sujet m’a sinon très intéressé !

– C’est Wei Dong qui t’a demandé de me surveiller?
– Mais non. Je suis pas… C’est pas à la place de…
– Tu n’avais pas dit que tu allais à Changtu ces deux jours? Comment ça se fait que tu ne sois pas parti?
– J’y vais plus !
– Pourquoi?
– Je ne veux pas m’éloigner de toi !
– Mais… Je croyais que je t’énervais ?
– Je… Je t’aime !
(p.78)

Jumeaux / Diao Dou ; traduction d’Anne Thiollier et Catherine Lan (Bleu de Chine, coll. Chine en poche, 2001, 154 p.)

La femme du boucher

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Inspiré d’un fait réel qui a défrayé la chronique à Taïwan, une femme de boucher à tué et dépecé son mari dans les années 80. En apparence inoffensive et craintive, la jeune femme était décriée dans le village au point qu’elle était mise à part et considérée comme une bête curieuse. Être boucher en ce temps-là c’est être destiné à la damnation car la mort est le lot commun de ces gens un peu marginaux.
Un couple infernal en somme qui cèle un pacte dans le malsain, dans un quotidien fait de violence, d’alcool et de misère.
C’est une histoire bien prenante car la petite population gravite autour de ces deux là, chacun jase sur ce qui se passe dans le foyer, chacun pense que c’est Lin Shi, l’épouse, qui attire les foudres de tous.
Quant au boucher, Chen-le-tueur-de-porcs, il accumule tous les vices : brutal, sanguinaire, sadique… Il fait de la vie de sa femme un enfer et provoque celle-ci pour que le démon s’empare d’elle. A son détriment, à lui !

Li Ang a obtenu avec La femme du boucher (repris sous le titre plus provocateur de Tuer son mari) le plus prestigieux prix littéraire là-bas, le Lianhe bao (L’union), à sa sortie. Pour un premier roman c’est une consécration qui place sur cette jeune auteur tous les espoirs. Effectivement le livre est d’une force assez extraordinaire dans le vocabulaire et la fluidité du . Entre violence, sexe et tourments réguliers et séquencés on s’attendrait à un roman écrit par un homme dans la force de l’âge.
Mais c’est une jeune femme iconoclaste d’une trentaine d’années qui fige ce faits divers et le romance. La fiction est troublante et la valeur de cette œuvre est indéniable.

Le roman commence avec l’article relatant les faits réels dans un journal national de l’époque. On part donc du fait tel qu’il a eu lieu pour revenir sur les mécanismes qui ont conduit à un tel drame au sein d’une famille qui paraissait, si ce n’est pas banale, du moins sans histoire. Et la découverte du schéma en place révèle son lot de surprises pour nous conduire au dénouement tant attendu rendu avec un sang froid qui nous laisse coi. Mais le plus étrange c’est qu’on ne parvient pas à s’apitoyer sur le sort de la femme et encore moins sur celui du mari. Malgré les privations qu’il lui astreignait, elle a acquis au fil du roman une légitimité et un pouvoir de manipulation qui la rend indépendante et libre d’agir. Résultat assez surprenant !

A partir de ce moment, il commença effectivement à tout mettre sous clé, dans le buffet, y compris le riz et les patates. Chaque fois qu’il mangeait à la maison, il donnait à Lin Shi la quantité nécessaire pour qu’elle prépare son repas, et non seulement il ne la laissait pas goûter une seule bouchée, mais il exigeait d’elle qu’elle le serve et qu’elle le regarde se régaler. (p. 176)

Un livre prenant qui incite à se procurer d’autres livres de Li Ang. Le jardin des égarements risque d’être une de mes prochaines lectures.
Je vous avais présenté hier Essais de micro d’un autre auteur taïwanais et j’ai voulu continuer sur cette lignée d’auteurs un peu atypiques sur leur île isolée.

La femme du boucher ; appelé au départ Tuer son mari – Li Ang ; traduction d’Alain Peyraube et Hua-Fang Vizcarra (Flammarion, 1992, 199 p.)

Je suis ton papa

Encore un livre chinois qui a été une totale découverte et qui m’a amusé de par l’angle nouveau : un père/un fils (deux personnalités complexes).

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Un père, Ma Linsheng, élève seul son fils, Ma Rui, suite à un divorce houleux. C’est donc dans le quotidien de ce petit couple, aux heurts et malheurs fréquents, que nous emmène Wang Shuo. La position du père face à son jeune adolescent de 12-13 ans, en constante rébellion et pourfendeur de l’injustice, va être difficile à trouver. En effet, Ma Linsheng tente tout d’abord d’imposer son autorité en instaurant une certaine distance : Ma Rui le vouvoie, en a presque peur et ne cesse de se heurter à un mur.

Puis Ma Linsheng adopte une nouvelle stratégie : son fils a la permission de le tutoyer, de l’appeler par son prénom et ainsi le père pense régler les conflits. En expérimentant les rapports copain/copain, le père doit bien se rendre à l’évidence qu’ils sont dorénavant sur un même pied d’égalité. Cela donne des situations comiques : une partie de ping-pong où chacun, mauvais joueur, insulte l’autre… le ton monte, monte jusqu’à aboutir à une chute bien prévisible.
Dans cette nouvelle distribution des rôles, on rit du cocasse de certaines scènes où le fils tente de trouver une nouvelle compagne à son père, où Ma Linsheng joue le tout pour le tout afin d’intégrer la bande de copains de son fils, où il use de tous les stratagèmes (maladie feinte, fatigue, fouille méthodique des affaires…) pour être proche de Ma Rui. Comme si ce rapprochement avait fait de ces deux êtres deux frères aux ruses inépuisables.

Puis les statuts se disloquent et le père perd peu à peu de son « prestige » en devenant quasiment fils (fils de son fils… on se comprend?). Et c’est justement d’un drôle de voir que les rapports humains et surtout cette relation très complexe, d’un père avec son fils, peuvent s’ébranler et remettre tout un ordre familial en question.

Ma Linsheng jette un regard finaud sur son fils. Il a un petit gloussement :
– C’est pourquoi je te comprends. Je suis passé moi aussi par ce stade, et je sais ce que c’est que d’être un fils. […]
– Ton père te battait souvent?
– Change de sujet, tu me fais perdre le fil, grommelle Ma Linsheng avec impatience. Tu m’as entendu? Je te comprends, moi, ton père. Je te comprends.
– J’ai entendu. Tu me comprends.
– Tu n’es pas touché?
– Je le suis.
– Puisque je te comprends, ne dois-tu pas me comprendre en retour?
– Tu me comprends parce que tu as toi aussi été un fils, mais moi qui n’ai jamais encore été père, comment veux-tu que je te comprenne? […]
Le fils console son père :
– Mais je suis ravi que tu me comprennes.«  (pp. 300-301)

Je suis ton papa – Wang Shuo ; traduction d’Angélique Lévi et Wong Li-Yine (Flammarion, 1997, 404 p.)

Poisson à face humaine

Comme vous pourrez le constater au vu du nombre de pages, le livre est extrêmement court et en effet puisqu’il s’agit en fait d’une simple nouvelle. Le récit se passe à Pékin dans un taxi conduisant notre narratrice à l’aéroport. Naturalisée américaine, on ne connaît pas les circonstances de son retour en Chine mais le trajet en voiture, déterminant, lui permet de se remémorer son passé. Pendant la Révolution culturelle, elle a aimé un jeune homme chinois passionnément,  et croit reconnaître dans le chauffeur de taxi l’amant passé.
On assiste donc aux tergiversations et aux doutes de cette femme tiraillée entre sa nouvelle nationalité et son passé dont elle n’arrive pas à se défaire.

Quant au titre, il évoque des poissons à l’aspect étrangement humain qui font surface dans ses souvenirs comme dans l’étang où la protagoniste se rendait dans son enfance.
J’en ai peut-être déjà trop dit tant le livre est un condensé de deux époques troublées politiquement  qui confrontent deux modes de vie diamétralement opposés.

Une bonne entrée en matière pour ceux qui craignent de ne pas accrocher à l’ambiance chinoise ! De plus j’avais énormément apprécié la couverture. Ma note ne sera par contre pas très élevée car mon bémol concerne la longueur : parce que c’est décidément trop court et qu’on ne peut laisser divaguer son imaginaire tant tout est pesé et millimétré.
On aurait aimé savoir qui est cette femme et le motif de son retour vers la patrie originelle.

Poisson à face humaine – Liu Xinwu ; traduction de Roger Darrobers (Ed. Bleu de Chine, Coll. Chine en poche, 2004, 59 p.)