Bienvenue en Amérique

Ce qui m’a attiré vers ce livre c’est qu’il a été écrit par l’ex-compagne de Karl Ove Knausgaard. Et comme je suis avec intérêt le cycle autobiographique de cet auteur, j’étais curieuse de savoir si l’inspiration était contagieuse dans la famille. Bien que les deux plumes soient foncièrement différentes, j’ai été touchée par ce court récit.

bienvenue

La narratrice, Ellen, fait partie d’une famille un peu bancale : son père est mort, sa mère donne l’illusion que rien n’a changé et son frère la martyrise dès qu’il en a l’occasion. Ellen a tellement souhaité que son père disparaisse, qu’elle se mure dans le silence dès que son voeu s’exauce. Est-elle responsable de l’éviction parentale ? Ardemment désirer quelque chose, est-ce lui donner une place trop importante dans nos vies ?

Voici un fort beau roman qui m’a rappelé, sur la même thématique, La vraie vie d’Adeline Dieudonné. J’aime lire sur les déséquilibres familiaux et sur les différentes postures adoptés par ces membres impliqués pour contourner un problème. C’est à la fois psychologique et profondément ancré dans une réalité alors ça se dévore.

Bienvenue en Amérique / Linda Böstrom Knausgard ; traduit par Terje Sinding (Grasset, 2018, 121 p., coll. En lettres d’ancre)

L’homme tombé dans l’oubli

Comme je n’ai pas l’habitude de faire des bilans, je vais entamer ce billet en vous souhaitant tout de suite une superbe année 2019 !smiley compte bonne année happy new year  fête

Qu’elle soit peuplée d’une kyrielle de lectures exaltantes ! smiley livre lecture drolesmiley coeur

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Première critique pour un livre suédois terminé en 2018 et qui était censé clôturer mon mois de décembre nordique (mais j’en avais oublié la critique déjà rédigée sur mon poste pro alors…)

9782330092559,0-4694152Le sujet de ce livre est interpellant : du jour au lendemain, un homme – Jack –  dont la vie est bien installée n’est plus reconnu par ses proches. Les souvenirs semblent avoir disparu et c’est la méfiance qui s’impose dans les relations. Qui est cet homme qui cherche à s’infiltrer dans la vie des autres ?

De la révolte toute légitime d’essayer d’être remémoré à l’impuissance de voir ses efforts voués à l’échec, il n’y a qu’un pas. Car Jack a beau être armé et savoir que sa vie passée a bel et bien existé, il n’y a guère plus que son père pour en attester. Et c’est avec une certaine empathie qu’on s’identifie à ce anti-héros qui s’arme de courage et persévère pour tenter de raviver le souvenir. C’est assez effroyable de se dire que du jour au lendemain, on ne compte plus pour personne et qu’on n’a plus d’existence légale.

Jack s’accroche aux relations les plus étroites et se rapproche de son père (qui lui est un « chaînon » et le reconnait) et sa femme, Aino (qui l’a oublié mais qui est tout de même perturbée par un tas d’événements récents). Et un jour, il tombe sur un cercle des oubliés et se rend compte qu’il n’est pas le seul. Il est temps pour lui de mener un combat groupé car c’est bien connu que le nombre fait la force ! Par leur intermédiaire, il se rend compte qu’il devient à nouveau possible d’interagir avec les autres.

Ce livre s’inscrit volontiers dans le genre dystopique car la crainte de l’anonymat forcé peut remuer les craintes des gens les plus solitaires. Comment vivrais-je si j’étais invisible à l’ensemble de la société ? J’avoue qu’il pourrait ouvrir le débat à l’heure de la surmédiatisation de personnes lambdas via la télé-réalité. Le phénomène inverse est autrement plus traumatisant car il nie jusqu’à l’existence même !

L’homme tombé dans l’oubli / Mia Ajvide ; traduit par Johanna Chatellard-Schapira (Actes Sud, 2018, 378 p.)

Mon combat. 3, Jeune homme

Troisième volet de l’autobiographie initiée par l’auteur (les deux premiers sont critiqués ici et ), ce livre-ci revient sur l’enfance de Knausgaard. Sachez que le cycle complet comprendra six volumes sur cinquante années de vie.
L’auteur commence Jeune homme en indiquant qu’il a peu de souvenirs de ses premières années. Les réminiscences les plus anciennes remontent à ses 6-7 ans (exactement comme moi ) et c’est donc le point de départ de son roman.

A cette époque, c’est le début de l’école, des amitiés mais aussi d’un caractère qui s’affirme. Karl Ove est le cadet de sa fratrie (Yngve est le grand frère qui ouvre la marche) et est aussi le plus sensible. Il pleure à chaudes larmes à la moindre contrariété, est complexé par son physique (son attribut de petite taille le fait douter de sa virilité) et a beaucoup de mal à être à l’aise avec les filles. Mais le point marquant de cette période, c’est surtout sa grande crainte de son père qui règne en tyran à la maison. Lorsque le père, enseignant, est chez lui, les règles sont strictes : un silence absolu doit prévaloir et il n’est pas question d’inviter quiconque dans le huis-clos. C’en est presque oppressant car certains passages du roman montre un Karl Ove complètement tétanisé face au père impulsif et autoritaire. Heureusement que la mère fait la balance entre les deux générations !

C’est pourtant elle qui m’a sauvé. Si elle n’avait pas été là, j’aurais grandi uniquement avec papa, et alors là, d’une façon ou d’une autre, à un moment ou à un autre, j’aurais mis fin à mes jours. Mais sa présence contrebalançait la noirceur de papa. Aujourd’hui je suis en vie, et le fait que ce soit sans joie n’a rien à voir avec l’équilibre de mon enfance. Je vis, j’ai moi-même des enfants et la seule chose que j’ai vraiment essayé de réussir avec eux, c’est qu’ils n’aient pas peur de leur père.

J’ai réussi. Je le sais. (p. 337)

Tout comme les deux premiers, ce troisième volet m’a complètement embarquée. Car dans la déconstruction, Knausgaard parvient à maintenir le lecteur dans l’attente de la suite : qu’évoquera-t-elle ? Après le décès du père, la rencontre de son épouse et ses premiers pas vers l’extérieur, que lui reste-t-il pour les trois volumes à venir ?
Mais pour l’avoir conseillé à des personnes proches je peux témoigner que ces livres-ci, soit on les aime, soit on les déteste. Car l’auteur ne cherche pas à plaire et c’est particulièrement vrai lorsqu’il écrit plusieurs pages sur sa passion de la défécation. Ames non scatologiques, s’abstenir !

Après, toute enfance est relativement similaire que ce soit en Norvège ou dans tout autre pays occidental. C’est donc le volume qui, des trois, m’a le moins harnachée même si je continue à trouver en l’auteur un certain génie de la prose.

Mon combat. Volume 3, Jeune homme / Karl Ove Knausgaard ; trad. par Marie-Pierre Fiquet (Denoël, 2016, 581 p., coll. Et d’ailleurs)

Mon combat. 2, Un homme amoureux

Ce livre-ci je l’attendais avec une certaine fébrilité car le premier tome m’avait littéralement conquise. Cette vaste entreprise d’écrire une autobiographie à quarante-et-un ans, de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, avait tout pour me plaire. Et ce second tome ne déroge pas à la règle et est même plus épais (presque deux-cents pages de plus), pour mon plus grand bonheur.

Dans ce volume, Karl Ove Knausgaard aborde ses années de prime euphorie lors de la rencontre avec la mère de ses enfants. Lui, le Norvégien asocial s’éprend de Linda, la Suèdoise bonne vivante imprévisible. Débarquant tout juste à Stockholm, c’est lui qui cherche à la conquérir avant que les rôles ne s’inversent. Puis, par un concours de circonstances, il pourrait habiter dans le même immeuble et ainsi user de tentatives d’approche plus directes. Mais lui est maladroit, encore balbutiant dans ce suédois dont il ne maitrise pas toutes les subtilités, et les rendez-vous virent parfois à l’épique ou au quiproquo.

Karl Ove rend minutieusement les premiers temps faits de passion et de fusion. Mais il parvient également à décrire le lent craquelage des émotions, l’emprise de l’un sur l’autre, le besoin d’espace. Et dans ces temps où les désirs de maternité émergent, le couple fait pourtant face à de grandes difficultés de dialogue qui semblent irréversibles. Linda souhaite que la famille devienne un leitmotiv, une occupation première tandis que lui n’aspire qu’à une chose : écrire et s’isoler. Il a une attitude ambivalente : d’une part il souhaite avoir trois enfants mais de l’autre il déteste devoir s’occuper d’eux (car les trois, ils les aura). Il impose à sa femme une heure quotidienne d’évasion (dans un café, tout seul, il s’accorde de fumer et de lire le journal). Dans un passage il transcrit sans détour et avec machiavélisme comment il aborde ses responsabilités de père : si sa femme se déleste trop, il lui retire son amour et toute son attention. Une sorte de chantage à la liberté, en somme !

On planifia d’avoir des enfants. Sans nous douter un instant qu’autre chose que le bonheur nous attendait. En tout cas en ce qui me concerne. Je ne pense jamais aux choses qui ont uniquement à voir avec la vie comme elle se vit en moi et autour de moi, dans les domaines autres que la philosophie, la littérature, l’art et la politique. Je ressens et ce sont mes sentiments qui déterminent mes actions. (p. 319)

Autant l’homme parait « légèrement » imbuvable, autant l’écrivain est un génie. Je comprends volontiers qu’il ait voulu du temps pour coucher tant de pages car sa vie est une odyssée qu’il aborde avec philosophie et déterminisme. Parler, sur près de huit-cents pages, d’une rencontre amoureuse et d’une vie de couple qui se gangrène a quelque chose de profondément rasoir. Avec Knausgaard, une conversation à la crèche prend tout de suite une dimension savoureuse car il dézingue ses semblables, peut critiquer les mômes et, malgré tout, on l’excuse car la situation le justifie. Comme j’ai aimé l’atelier de gestuelle avec bébé, où il se retrouve avec tout un lot de mamans débraillées et une prof qu’il fantasme !

Tout n’était que douceur et gentillesse, tous les mouvements menus et, pelotonné sur mon coussin, je gazouillais de concert avec des mères et des bébés des chansons qui, par-dessus le marché étaient dirigées par une femme avec laquelle j’aurais volontiers couché. Mais dans cette posture, j’étais complètement inoffensif, sans dignité, impotent. La seule différence entre elle et moi, c’était qu’elle était plus belle, voilà tout, et ce nivellement qui m’avait fait renoncer volontairement à tout ce que j’étais, y compris à ma taille, me rendait furieux. (p. 106)

J’ai tourné à regret la dernière page de ce volume et me dit que quatre autres volumes devraient bientôt me passer entre les mains. Il me tarde d’en apprendre un peu plus sur ce diable de Knausgaard que j’apprécie de plus en plus. Certains diront qu’il en fait trop et qu’il aurait dû garder sa petite intimité pour lui. Moi je trouve qu’il a du courage et qu’il révèle avec brio tout ce que la nature humaine a d’ambigu. Une fois de plus, chapeau l’écrivain !

Mon combat. Volume 2, Un homme amoureux / Karl Ove Knausgaard ; trad. par Marie-Pierre Fiquet (Denoël, 2014, 777 p., coll. Denoël & d’ailleurs)

Mon combat. 1, La mort d’un père

Mon attention a été attirée sur ce livre-ci suite à la chronique, dans Le masque et la plume (ici), du second volet s’intitulant Un homme amoureux (paru en septembre 2014). L’intervention de Patricia Martin relatant un plaisir coupable à lire au-delà des cent pages, qu’elle s’était fixée, m’a donnée le goût de m’intéresser à cette oeuvre autobiographique. Et pour pouvoir lire ce second volet, j’ai décidé de commencer par le premier, datant de 2012.

J’ai lu de tout sur Karl Ove Knausgaard : du Proust norvégien au Judas littéraire s’étant attiré les foudres de toute sa famille… mais qu’en est-il vraiment ? Knausgaard signe une autobiographie en six volumes de plus de 3600 pages (à quarante ans seulement) qui a connu un vrai succès en Norvège et tente maintenant de s’imposer à l’étranger. Avec ce premier volume, on s’immerge dans la vie de l’auteur au moment du décès de son père, vrai chamboulement mais aussi épisode pivot dans la vie de l’auteur. Car Knausgaard livre tout de ce moment de deuil : de la période antérieure où Karl Ove craignait et évitait le père jusqu’à la découverte du corps, de la misère dans laquelle le père s’était muré.
C’est tout à fait un déballage du linge sale en public et quelque part le lecteur peut se sentir un peu nauséeux d’être ainsi pris à parti dans l’intimité d’une famille en complet manque de communication. Il y a le fameux père, professeur, marié et en même temps très secret et taiseux. Jusqu’au divorce qui interviendra à la quasi majorité de l’écrivain, les parents peinent à se faire aimer des deux enfants. Yngve, le frère ainé se brouille avec le paternel tandis que Karl Ove le fréquente avec parcimonie. C’est assez troublant car lorsque le père commence à boire, les enfants sont témoins du spectacle affligeant du laisser-aller progressif mais n’interviennent pas. Y a-t-il un fond de pensées suicidaires derrière cette autodestruction alcoolique lente mais irrémédiable ?
Et que penser des passages où Karl Ove raconte avoir souvent écouté le journal télévisé en espérant que son père soit parmi les victimes d’accidents, de tragédies quotidiennes ? Cela fait tout bonnement froid dans le dos ! Mais il faut lire l’ensemble pour commencer à se faire une idée sur tout le bagage familial et l’ensemble de non-dits qui sont trimballés à travers tout le pays.

Alors, je dois le concéder tout net : j’ai aimé (sinon plus) lire ce livre ! C’est de la littérature-vérité qui se donne un point d’honneur à livrer les faits en toute sincérité quitte à montrer le côté crasse des êtres humains. L’exposé de la famille de Knausgaard nous rend l’ensemble assez noir entre un père démissionnaire, une mère souvent lointaine et injoignable, une grand-mère rendue sénile et sans doute sujette à Alzheimer. Voilà de quoi brosser le portrait d’une famille norvégienne de tous les jours, livrée aux quatre vents, indélébile sous les mots intransigeants du fils, l’auteur.

[…] nous ne connaissons personne ici.
Cela ne nous manque pas, en tout cas pas à moi, car de toute façon, je ne retire aucun bénéfice du contact avec les autres. Je ne dis jamais ce que je pense vraiment, ni ne dévoile mes convictions, au contraire, je me range systématiquement à l’avis de la personne avec qui je parle et je fais semblant de m’intéresser à ce que les gens disent.
(pp. 38-39)

Je suis étonnée que le livre n’ait pas eu plus de retentissement en France car c’est foncièrement un phénomène littéraire et même si les propos sont loin d’être à la faveur des gens décrits, l’ensemble de ce premier roman est virevoltant et fascinant. Il n’y a pas de véritable chronologie et si l’étape première se focalise sur le père et sa mort, l’auteur parvient déjà à nous rendre très concrète sa vie de famille en tant que fils et en tant que père lui-même. Cela rebondit de l’enfance à l’âge adulte, des premières bêtises aux grosses responsabilités qu’engendrent le deuil et le fait d’être père.

C’est difficile à expliquer mais c’est tout bonnement addictif et je suis tout à fait certaine de lire l’ensemble de l’autobiographie car le travail entrepris est admirable et qu’à mon sens il n’a pas volé sa place de best-seller norvégien. De là à conseiller aveuglément l’auteur, je ne sais pas, mais il y a quand même un grand talent qui se cache dans toutes ces pages.

Peu de critiques pour le moment mais néanmoins je vous suggère de lire l’excellent billet de Cuné.

Mon combat. Volume 1, La mort d’un père / Karl Ove Knausgaard ; trad. par Marie-Pierre Fiquet (Denoël, 2012, 582 p., coll. Denoël & d’ailleurs)

Les tribulations d’un lapin en Laponie

Je marche dans les traces d’un auteur qui a de la veine de Paasilinna. C’est léger et très plaisant !

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Vatanescu quitte sa Roumanie natale pour aller écumer les trottoirs finlandais, dans l’espoir d’offrir des chaussures de foot à crampons pour son fils, Miklos. Un important trafiquant russe, Iegor Kugar, le prend sous son aile et le contraint à la mendicité digne d’un vrai système productiviste. Au départ, il se contente de cette situation, dans des conditions difficiles, logé à la même enseigne que d’autres immigrés.

Mais les recettes ne sont pas suffisantes et Vatanescu n’est pas prêt de finaliser le moindre achat personnel. Il décide donc de monter vers le Nord, en Laponie, en compagnie d’un petit lapin blessé pour trouver de l’herbe plus verte. Et en effet, au détour des chemins, les rencontres s’enchainent et les affaires prospèrent. Là où sa vie n’avait plus aucun sens, là où sa famille se délitait, il gagne avec ce voyage de candide, maturité et foi en l’avenir. C’est par un concours de circonstances qu’il se retrouve d’ailleurs médiatisé et charismatique aux yeux de tous. Pendant ce temps-là Iegor Kugar enrage et suit de loin l’ascension de son poulain qui s’enrichit pendant que lui va de galère en galère.
J’ai aimé le parcours de Vatanescu qui n’est jamais là où on l’attend (recherché par la police mais aussi par la mafia) mais qui sait saisir toutes les bonnes occasions de se hisser à l’assaut de petits jobs et de rencontres enrichissantes qui le forgeront jusqu’à son but. Le personnage est positif et le livre l’est tout autant.

Je dois dire que c’est le titre qui, en premier lieu, m’a attirée. Quelles pouvaient donc être ces fameuses tribulations? Et en quoi un lapin avait-il un rôle à jouer là-dedans?
Puis l’allusion, en quatrième de couverture, au Lièvre de Vatanen de Paasilinna dont Tuomas Kyrö est quelque part le fils spirituel, m’a intriguée. Et il est vrai, après lecture, qu’il y a du Paasilinna dans ce roman et que celui-ci est même nommé directement par l’auteur. J’avais aimé le maître, je me prends au jeu de l’élève !

C’est presque un conte initiatique que cette histoire où, un jeune candide sans bagages fait non seulement l’apprentissage des mauvaises fortunes mais aussi des rencontres qui marquent et changent une vie. La nature humaine est ici dévoilée grâce à ce regard d’un simple d’esprit qui n’a qu’un but : trouver les chaussures de foot qui feront la fierté de son fils. Mais il met tout en péril pour ça et c’en est beau et drôle, simple et touchant ! Vatanescu est humble et donnerait envie qu’on le connaisse et qu’on l’invite car il a le sens de la justice et des affaires. Même avec les femmes il est quelque peu maladroit, timide et presque comique malgré lui. Qu’on aimerait voir plus de gens comme cet homme-là !

Vatanescu écoperait de jours-amendes et serait expulsé vers son pays d’origine. Il pourrait emporter ce qu’il possédait à son arrivée.
Rien.
Je n’avais rien.
Des chaussures à crampons m’auraient suffi.
(p. 270)

Ceci n’est pas un point final, car rien dans cette vie n’a de fin, sauf la vie elle-même.
(p. 315)

Les tribulations d’un lapin en Laponie / Tuomas Kyrö ; traduction d’Anne Colin du Terrail (Denoël, 2012, 329 p., collection & d’ailleurs)

Je m’appelle Lotte et j’ai huit ans

Je découvre la plume d’Anne B. Ragde et j’avoue être particulièrement charmée par cette première expérience car ce roman m’a immergé en plein cœur d’une tragédie du quotidien, j’ai nommé le divorce. Lotte a, comme son titre l’indique, huit ans et est fille unique de parents qui se déchirent. On comprend que le père a quitté la mère pour une autre femme avec qui il s’est installé. Depuis cet abandon de domicile, le père est contraint de se conformer aux exigences de la mère : pas de garde partagée, pas de visite à domicile si l’autre femme est présente…
Lotte, elle, subit la situation avec une étrange clairvoyance. Elle comprend parfaitement la souffrance de sa mère, la lutte pour conserver la seule chose qui lui reste : sa fille. Elle saisit aussi que son père semble accepter ce nouveau départ et, qu’en partant, il a peut-être mis entre parenthèses sa vie d’avant.

J’ai été très sensible au point de vue adopté, celui d’une fillette un peu perdue car bringuebalée ici et là, au gré des disputes « conjugales ». Elle est pourtant quelqu’un d’ouvert, de sociable et c’est donc un choc que de s’apercevoir que la nouvelle, du potentiel divorce, provoque l’évitement de ses petites camarades. Nina et Eva Lise, qui étaient avant ses meilleures confidentes, passent maintenant soigneusement leur chemin lorsque Lotte approche. En e, il n’y a guère que Marit (autre fillette dont les parents ont divorcé) qui lui tend la main. On se dit que cette fillette-là mériterait davantage d’attention et que ce qu’elle emmagasine risque de lui causer un mal-être plus profond, lors de l’adolescence. D’ailleurs, de sa hauteur de petite fille, c’est sa Barbie qui devient une sorte de porte-parole de toutes ces émotions qu’elle ne peut extérioriser. Il y a aussi Betsi, la chienne des grands-parents paternels, qui devient une compagne privilégiée. Ça fend quelque peu le cœur car on voit Lotte évoluer toute seule dans un monde que les adultes auraient dû préserver de toute insécurité. Et pourtant les ombres planent, de plus en plus présentes et l’empêchent de dormir.
Cette courageuse petite Lotte a un grand cœur et a conscience qu’elle doit ménager chaque parent pour qu’un semblant de vie familiale perdure :

Elle n’avait de cadeaux pour aucune des deux femmes. On ne pouvait quand même pas demander de l’argent à la personne à qui on voulait faire un cadeau. L’année dernière, elle avait eu vingt couronnes de son papa et avait acheté du parfum pour sa maman. Et avec les vingt couronnes que sa maman lui avait données, elle avait acheté deux revues sur les armes et la pêche pour son papa, ainsi qu’une boîte de tabac. (p. 203)

C’est ce genre d’attentions qui me l’ont rendu extrêmement sympathique ! Tout comme lorsque sa grand-mère projette de lui acheter de nouveaux vêtements et que Lotte imagine comment les abimer pour ne pas contrarier sa maman qui s’évertue à lui raccommoder ses vieux habits. C’est qu’on sent une tension entre les deux parties de la famille : d’un côté il y a la mère, isolée et malheureuse, n’ayant plus que la voisine, Madame Sybersen, pour se confier. De l’autre, il y a le clan paternel avec, en tête, les grands-parents et l’oncle. Même si Lotte continue à aller chez ses grands-parents, il y a des recommandations d’usage à appliquer : ne pas évoquer la mère, faire comme si de rien n’était, mais ne pas non plus trop évoquer la nouvelle femme et ses deux rejetons. Il y a ces non-dits qui persistent mais aussi ce père absent qui peu à peu lâche la bride pour effacer inconsciemment ce qui a été.

J’ai trouvé la narration passionnante avec une alternance dans le récit : d’une part, la vie chez la mère, faite de solitude et d’habitudes, d’autre part une période de vacances passée chez les grands-parents (paternels). C’est dans l’enchainement des deux qu’on perçoit les difficultés de cette résultante, qu’est le divorce, chez les autres et particulièrement dans l’entourage proche. Je dois bien avouer que les dernières pages m’ont serré le cœur car plus ça avance, plus on est en empathie pour cette petite fille. Un épisode particulier, où elle doit jouer le rôle de l’autre fillette (celle de la nouvelle compagne) m’a paru particulièrement cruel. J’en palissais d’embarras, imaginant comment elle pouvait se sentir niée dans sa propre identité et ça m’a juste été insupportable. Les parents ne se rendent visiblement pas compte de l’impact de ce qu’ils peuvent imposer à leur enfant. Lotte heureusement a de la répartie, un incroyable instinct qui nous l’a fait grandir, bien avant l’âge ! Un récit bouleversant et plein d’humanité !

Merci à Babelio et aux éditions Balland pour ce livre reçu lors de l’opération « Masse critique » !

Je m’appelle Lotte et j’ai huit ans Anne B. Ragde tous les livres sur Babelio.com

Je m’appelle Lotte et j’ai huit ans / Anne B. Ragde ; traduction de Hélène Hervieu (Balland, 2012, 240 p.)

L’amoire des robes oubliées

J’avais besoin d’un livre qui me fasse du bien, un livre à la fois réconfortant, bien écrit et où la famille tienne une place de choix. C’est ce que j’ai trouvé dans L’armoire des robes oubliées où les personnages féminins se disputent la vedette. C’est aussi une histoire qui s’inscrit sur plusieurs générations, à travers une famille unie et ce, malgré les années, malgré les tourmentes telles que la maladie ou l’amour bouleversé.

Il y a d’abord Elsa, au centre de tout, qui fut une psychologue réputée et qui est maintenant en phase terminale d’un cancer, soignée chez elle. A ses côtés il y a l’artiste de la famille, Martti, son compagnon qui la soutient bravement dans sa souffrance. De leur union est née Eleonoora, choyée mais qui maintenant s’inquiète pour sa mère. Elle-même a eu des enfants dont Anna, proche de ses grands-parents, qui, lors d’un essayage vestimentaire tombe sur une robe qui attire son regard. C’est elle qui va faire surgir l’histoire dissimulée par ses aïeuls car douloureuse pour les deux intéressés.

Lorsque Ella (Eleonoora) était petite, elle était gardée par une nourrice du fait des déplacements fréquents de sa mère et des sorties tout aussi prévisibles de son peintre de père. C’est donc Eeva qui est embauchée pour le job. Elle est jeune, elle semble avoir le sens du contact avec les enfants, elle est curieuse et intelligente. C’est donc la recrue idéale qui fait d’ailleurs tout à fait l’affaire puisqu’elle se prend immédiatement d’affection pour Ella. Sauf qu’Eeva est souvent à la maison et qu’elle cohabite avec le père, dans une relation de bonne entente. Mais un homme, une femme et un enfant c’est déjà une famille et comme Elsa est souvent absente, Eeva prend volontiers la place de femme du foyer. Les relations débordent du cadre professionnel, Martti semble être charmé par la demoiselle. Et ce jeu de séduction aura des retentissements qui broieront toute une famille et même au-delà.

J’ai trouvé cette histoire de famille très belle et sensible (tout un chacun pourrait se reconnaitre dans l’un ou l’autre des personnages) ! Ce qui m’a le plus plu, c’est sans aucun doute l’alternance du récit entre présent (où Elsa dépérit, assisté de son mari) et passé (où Eeva s’investit dans sa famille d’accueil, y laissant toutes ses plumes). Il y a évidemment une histoire d’amour mais je dirais davantage que deux idylles bercent la narration. Ce serait très romantique si l’un des protagonistes ne jouait pas sur les deux tableaux.

On découvre au fur et à mesure l’histoire familiale, les non-dits, les rancœurs et c’est bouleversant car certains ont souffert terriblement. Je pense notamment à Elsa qui n’a pas été épargnée par le mensonge, la maladie et l’éloignement. S’il fallait désigner un « dindon de la farce » ce serait bien elle même si à l’heure de se reposer, la hache de guerre semble enterrée.
Je relirai avec grand plaisir cette jeune auteur finnoise qui manie parfaitement tous les ingrédients pour composer un roman juste et efficace où la filiation est le liant d’un amour inconditionnel.

D’autres avis qui vont dans ce sens : Stephie, Clara et Yv.

L’armoire des robes oubliées / Riikka Pulkkinen ; traduction de Claire Saint-Germain (Albin Michel, 2011, 397 p.)

Sincères condoléances

Cela faisait déjà un petit moment que j’avais fini L’art de pleurer en chœur (critique disponible ici) et dans ma tête trottait l’idée de lire la suite intitulée Sincères condoléances. Récit qui parait bien authentiquement autobiographique, comme le premier, Erling Jepsen nous emmène dans le sud du Jütland, au Danemark, où réside une partie de sa famille.

Allan est un écrivain à succès qui, à la quarantaine passée, a un vide dans sa vie. En effet, depuis 9 ans, il n’a pas revu ses parents, s’étant brouillé avec son père. Au début du roman, il apprend la mort du paternel et décide d’envoyer un message aux endeuillés : sa mère, son frère aîné (Asger). C’est donc en deux petits mots, à la fois simples et solennels, qu’il fait part de sa compassion (sincère ou simple prétexte?). C’est le début d’une relation que se renoue entre une famille qui avait complètement éclatée avec les années. D’un côté il y avait les parents et l’énigmatique Asger, de l’autre il y a avait Allan et sa sœur abusée, Sanne. C’est d’ailleurs après avoir dénoncé les faits dans son roman (L’art de pleurer en chœur), qu’Allan s’était attiré les foudres de son père qui ne lui avait, dès lors, jamais plus adressé la parole.

Reprise d’une relation dite harmonieuse entre ceux qui restent, autour du défunt père qui a laissé une ombre planer chez les siens. C’est qu’il en imposait le papa ! Maintenant qu’il n’est plus là, la fratrie est plus détendue, les projets fleurissent. Déjà, c’est une première, Allan retourne séjourner dans la demeure familiale, laissant femme et enfant derrière lui. De là naissent les soupçons sur ce qui aurait pu sembler être une délivrance : comment le père est-il mort ? Comment se fait-il que la mère soit si peu larmoyante? La mort est-elle vraiment naturelle ? Allan se met donc en quête d’une vérité dans une investigation minutieuse où il interroge famille et personnel hospitalier. Effectivement les éléments concordent dans le sens d’un événement fâcheux où le père aurait été victime. De qui ? D’une machination ?

J’ai une fois de plus dévoré ce second volet d’un héritage familial décidément lourd à porter. Les personnages sont tout autant névrosés que dans le premier : la mère vénale, le fils aîné influençable, la fille complètement dévastée par les abus subis dans l’enfance. Elle n’est pas nette cette famille et c’est tous les travers qu’on suit avec délectation. D’une part on compatit aux interrogations d’Allan qui sont tout à fait fondées, d’autre part, on assiste à la « résurrection » de la mère, heureuse de retrouver ses enfants mais aussi, étrangement, très empressée de déménager.
La plume d’Erling Jepsen est toujours aussi tonitruante et triomphante. On sourit à quelques répliques bien senties, à sa liberté de ton qui nous décontenance autant qu’elle nous enchante. C’est que les liens qui unissent chacun paraissent bien complexes. Il est tout à fait certain qu’une famille comme celle-là, il vaut mieux ne la voir que dans des romans .

Si son père savait qu’il était là, il ne serait pas content. Il refusait de voir son fils quand il était en vie ; pourquoi aurait-il changé d’avis sous prétexte qu’il était mort ? (p. 279)

A recommander, une fois de plus !

Sincères condoléances / Erling Jepsen ; traduction de Caroline Berg (Sabine Wespieser, 2011, 328 p.)

L’unité

Immersion dans le domaine de la science-fiction avec ce récent ouvrage venu de Suède. Normalement, je suis peu encline à lire dans ce domaine et pourtant… on n’est pas à l’abri d’une surprise !

Vous avez cinquante ans (soixante pour les hommes), vous n’avez ni conjoint, ni enfants… Bienvenue à l’Unité !
Dorrit vient ainsi d’arriver à l’Unité après une vie paisible auprès de son chien Jock. Elle a pourtant connu les tourments d’une vie amoureuse et sexuelle bien remplie, en compagnie de Nils, un homme marié. Mais à l’heure où il n’est plus possible d’être mère, les individus tels que Dorrit sont considérés comme des superflus. Les autres, ceux qui ont une vie de famille et des enfants constituent la très enviée caste des nécessaires. Une fois entré dans l’Unité, sorte de refuge sécurisé où sont envoyés les superflus, il n’y a pas de possibilité d’en sortir. Et y être intégré comporte des avantages comme d’avoir à disposition un appartement confortable, des loisirs variés, de la nourriture à volonté. Les célibataires s’y retrouvent entre eux et peuvent donc passer du bon temps sans se soucier d’éventuels problèmes matériels.
Le seul inconvénient notable c’est que ce séjour est soumis à une clause non négociable : tout arrivant est susceptible de faire l’objet d’un « don » au profit des nécessaires de l’extérieur. Ainsi, les organes peuvent êtres prélevés chez les superflus pour favoriser les nécessaires. Tant qu’il s’agit d’un rein, cela reste admissible. Mais que penser du « don final » qui plane comme une menace chez tous les résidents ? Comment vivre en sachant que cœur, cerveau ou poumons peuvent êtres transférés à tout moment à quelqu’un de plus « utile » à la société ?

J’ai trouvé ce livre palpitant dans le sens où la science-fiction marquait une frontière infime avec la réalité. En effet, les humains restent semblables dans l’Unité, ils sont juste soumis à des tests et traités comme des cobayes. Seul apparait ce paradis empoisonné qu’est l’Unité où tous vont, passés la limite d’âge, mais dont personne ne revient. La dictature de la famille impose cette politique d’exil des célibataires et on prend peur de la résignation des résidents, à la merci de leurs bourreaux. Les nécessaires savent-ils d’où viennent les organes qui les sauvent ?
C’est dans cette froideur méticuleuse, dans cette opacité du système, que j’ai trouvé la fascination et le plaisir de la lecture. Plus on découvre le petit monde de l’Unité, plus on se dit qu’une rébellion doit fomenter.
Dorrit est un personnage central qui déjoue quelque part les usages mis en place. C’est une battante qui s’accroche à la vie, qui ne renonce pas et qui a toujours le secret espoir d’un ailleurs où le temps ne serait pas compté. Et que dire du chapitre final? J’en ai été bouleversée… rien que ça ! Et ce n’était pourtant pas gagné car je m’engageais sur le terrain de la SF à reculons !

L’Unité / Ninni Holmqvist ; traduction de Carine Bruy (Ed. Télémaque, 2011, 270 p.)