Le théorème du homard

En été moi j’ai envie de livres légers, pleins d’humour qui fleurent bon la plage (ou la montagne… pas de jaloux !). Et c’est tout à fait ce que j’ai trouvé dans ce livre qui lorgnait du côté de la bleuette mais qui avait bien des ressources cachées.

Don Tillman est un génie des sciences et est donc professeur de génétique, très à cheval sur les principes. Dans la vie de tous les jours il est peut-être un peu déphasé car son côté terre à terre peut le er du côté des rabat-joies. Cela ne l’empêche pas d’avoir des amis incarnés dans le couple de Gene et Claudia à qui il confie tous ses états d’âme.  Et lorsque démarre le roman, Don a une idée derrière la tête, il veut engager l’Opération Épouse, c’est-à-dire se trouver une compagne de manière tout à fait raisonnée et sans risque d’échec. Il a en tête de rédiger un questionnaire (sur le mode de vie) à distribuer à toutes les candidates potentielles et qui lui permettrait de cibler au mieux sa recherche. C’est un original le Don Tillman ! Et les réponses attendues au quiz ne laissent pas de place à l’à-peu-près.
Force est de constater que le résultat n’est pas des plus concluants et que l’Épouse rêvée ne fait pas partie de l’échantillon interrogé. Gene, ami taquin et Dom Juan à ses heures perdues, lui concocte alors un rendez-vous avec Rosie qui paraît être l’exact opposé des standards de Don. C’est le début d’une relation rocambolesque car la quête de l’Épouse va faire place à l’Opération Père (le géniteur de Rosie, inconnu mais probablement proche du noyau familial).Si vous souhaitez une lecture détente, un vrai moment de bonheur, ouvrez ce livre ! Il m’a enchantée du début à la fin et va bien au-delà d’une quelconque romance car les personnages sont tous incroyables de loufoquerie. Tout d’abord Don et ses réflexions hors du commun :

[…] j’ai immédiatement reconnu Julie, l’organisatrice, grâce à la description de Gene : « Une blonde à gros seins. » En réalité, les dimensions de sa poitrine ne dépassaient probablement pas un écart type d’un et demi par rapport à la moyenne, compte tenu de son poids. Cela ne constituait donc pas vraiment un signe particulier remarquable. C’était plutôt une question d’exhaussement et d’exposition, conséquence de la tenue qu’elle avait choisie et qui semblait tout à fait appropriée pour une chaude soirée de janvier. (p. 16)

Je ne vous donne qu’un avant-goût (il m’a fait penser trait pour trait à Sheldon dans la série Big Bang Theory) mais cet homme est, parfois malgré lui, à mourir de rire. Quand il rencontre Rosie, une barmaid fumeuse, c’est comme une rencontre du troisième type : féroce et surréaliste. Elle est la parfaite copine qui fait peur aux mecs car jolie mais toujours fonceuse, à toujours dire tout haut ce qu’on pense tout bas. Place aux étincelles !

Tout le livre sonne du ton des personnages et les différentes quêtes ne sont que prétexte à se fendre la poire tout du long. Car en plus de ça vous découvrirez pourquoi Don a banni la glace à l’abricot et conçoit des repas normalisés tous les mardis, du homard (et que ce n’est absolument pas par manque de goût ou d’inspiration). Ca vaut bien toute une histoire !

Le théorème du homard / Graeme Simsion ; traduit de l’anglais par Odile Demange (NiL, 2014, 382 p.)

La vérité sur Anna

Si vous vous rappelez comme j’ai aimé La beauté du mal, vous pouvez vous douter que j’attendais d’être séduite par ce nouveau livre de Rebecca James. Autant lever le suspense tout de suite, le second essai a été aussi concluant que le premier.Tim répond à une annonce pour occuper la chambre d’une splendide bâtisse de Sydney occupée par Anna, une jeune femme à l’histoire pour le moins trouble. C’est une aubaine pour le jeune homme qui stagne un peu dans la vie, sans but et avec pour seul emploi une activité de serveur dans le restaurant de son père. Rentré d’Indonésie, Tim s’est en effet séparé de sa copine, la très charmante Lilla, et peine à se relever autant dire que l’aménagement est un nouveau départ pour sa vie sentimentale ainsi que sociale.

Sauf que le quotidien à Fairview (sa nouvelle maison) se révèle peuplé d’inconnu et d’incohérences. Il semble que la maison cache de nombreux fantômes car pendant que les gens dorment ou s’absentent, une (des) présence(s) se manifeste(nt). Loin d’être rassuré, Tim cherche à se rapprocher d’Anna, l’occupante principale qui se terre chez elle. Pourquoi une si jeune fille est-elle agoraphobe alors que des amis semblent l’entourer ? A-t-elle quelque chose à cacher ?

C’est au fil des jours que Tim parvient à nouer un dialogue, à comprendre une part de vérité qui est bien difficile à énoncer. Et c’est grâce à l’appui d’amis, de la famille que les événements risquent d’accélérer vers une implosion de cette micro société aux liens ténus.L’histoire de Tim et d’Anna vous ne la lâcherez pas car Rebecca James fait alterner les points de vue, renforcent doutes et possibles avec des dialogues omniprésents. La construction est tout à fait similaire à celle rencontrée dans La beauté du mal et excite la curiosité du lecteur : alternance masculin/féminin, dualité entre intérieur et extérieur. Je le conseillerais bien à des jeunes adultes à l’approche de l’été car l’intrigue est prenante et les personnages sont pleins d’ambiguïtés, avides d’aller de l’avant au sortir de l’adolescence mais craintifs de se fixer dans une vie maussade et routinière.

La peur a disparu, mais elle a laissé un vide atroce dans sa poitrine, un sentiment de solitude accablant. Rien ne changera jamais. Elle l’a prouvé aujourd’hui. L’angoisse dirige sa vie ; cette angoisse l’empêche d’être heureuse. Elle est destinée à vivre seule, la folle dans la grande maison, cachée dans le grenier, plus névrosée chaque jour. (p. 190)

Ça se lit comme un thriller et les fils se dénouent avec habileté car Rebecca James nous balade dans une intrigue drôlement bien ficelée (avec tout un lot de secrets révélés pile quand on ne les attendait plus). En plus d’être bien maitrisé, ce livre vous fera voyager en Australie sur les côtes ensoleillées où les jeunes surfent et les terrasses sont remplies http://i184.photobucket.com/albums/x8/BudSpencer013/th_smiley_sun.gif. Rien que pour cela, vous devriez ouvrir ce livre !

Merci aux éditions XO pour l’envoi de ce très bon page-turner !

La vérité sur Anna / Rebecca James ; traduit par Alice Pétillot (XO, 2014, 327 p.)

La mauvaise pente

Ce second roman publié en français par Albin Michel et en fait le premier de l’auteur, Chris Womersley. Et quelque part je le comprends assez car, même s’il est très bien, je l’ai trouvé un peu moins prenant et abouti que le fameux Les affligés (billet ici). Mais il faut avouer que La mauvaise pente est un très bon roman noir qui se déroule dans une ambiance angoissante avec en toile de fond trois hommes, tous porteurs d’une solitude et qui vont se retrouver mêler les uns aux autres. Lee est un jeune voyou d’une vingtaine d’années qui vient de sortir de prison. Wild est un médecin qui fuit suite à une accusation d’erreur médicale. Enfin Josef est un vieux gangster qui était en prison avec le premier.

Tout commence dans un motel d’on ne sait quelle région ni même d’on ne sait quel pays (l’Australie ?). Lee est blessé par balles et est inconscient sur son lit. La patronne du motel somme le nouvel arrivé, le médecin qui cherche à se cacher, à soigner le jeune et à l’emmener avec lui. D’une corvée imposée, les deux hommes commencent à s’apprivoiser et à presque apprécier la compagnie. Car les deux en ont beaucoup sur la conscience et la valise pleine de dollars qui accompagnait Lee ne laisse rien présager de bon. Alors à deux la quête d’anonymat paraît plus accessible et la rédemption plus proche encore.

Toute l’intrigue navigue entre un Wild pétri de regrets (car avec une famille laissée en même temps que sa profession) et un Lee revanchard qui serait bien prêt à tuer pour reprendre sa place dans la société. Et dans l’ombre s’approche le redoutable Josef qui lui aussi pourrait faire couler le sang. Dans ce jeu de piste, les trois hommes vivent à l’écart de tout, bien loin des femmes, des considérations existentielles ou même des moindres projets sur l’avenir. La mauvaise pente c’est avant tout de l’ultra réalisme représenté par de l’argent en pagaille, des blessures jamais cicatrisées et de la survie au jour le jour.

Le cœur de Lee s’agita dans sa poitrine. Il sentait la sueur sous ses aisselles, des picotements au cou. Il avait envie de déféquer ou de sangloter, comme si tout son corps était sur le point de le lâcher. (p. 70)

Je suis allée voir le film The Rover ce week-end (avec le bellâtre Pattinson) et j’ai tout à fait retrouvé l’atmosphère aride de ce roman. Il n’y a pas de lien mais dans l’amitié de deux hommes forcés de cohabiter, les deux trames s’entremêlent. Dans les deux, un homme plus âgé prend son cadet (qui pourrait être son fils) sous son aile et l’apprentissage est avant tout celui d’une vie où peut primer la confiance.

Allez écouter les très bonnes émissions de France culture qui évoquent La mauvaise pente. C’est par ici !

La mauvaise pente / Chris Womersley ; trad. par Valérie Malfoy (Albin Michel, 2014, 330 p., coll. Les grandes traductions)

Les affligés

Une fois n’est pas coutume, le livre qui suit un régal ! Oui, notez bien, un ré-gal !

Ce roman s’échelonne entre deux dates charnières : 1909 et 1919. Entre les deux il y a eu la Grande Guerre et une épidémie de grippe espagnole qui a dévasté tout le pays. Nous sommes en Australie et le narrateur, Quinn Walker, est un jeune soldat qui vient d’être démobilisé et qui rentre au pays. Il a vécu en France et en Angleterre mais l’histoire le rattrape et c’est à Flint, en Nouvelles-Galles du Sud, qu’il décide de reprendre le cours de sa vie. Une sombre tragédie qui n’a jamais été véritablement éclaircie l’implique directement. Lorsqu’il avait 16 ans, un meurtre a eu lieu, celui de sa jeune sœur, Sarah, âgée de 12 ans, auquel il a assisté et pour lequel il est reconnu coupable. En effet, il tenait l’arme du crime, un couteau, au moment de la découverte du corps. Quelle est son implication? Pourquoi se trouvait-il là? Est-ce bien lui le meurtrier ou n’est-ce pas plutôt une terrible machination?
Quoi qu’il en soit, Quinn décide de se confronter à la réalité, d’assumer ses responsabilités et d’enfin faire le jour sur les étranges manigances qui auréolent cette triste affaire. Bien que se cachant aux alentours de la maison familiale, il fait tout de même la connaissance de Sadie, une fillette de douze ans débrouillarde et vivant curieusement seule. Que sait-elle des histoires de famille, elle qui semble avoir le troisième oeil? Elle lui sera d’une aide précieuse pour reprendre contact avec le réel et pour croire de nouveau en l’humanité.

Attention pépite ! Ce livre, je l’ai dévoré en un temps record car l’histoire est palpitante, haletante ! On se prend au jeu de l’énigme qui se dresse comme un mur infranchissable avec cet impossible retour d’un homme que la population a appris à haïr avec les années (et tout concorde pour qu’il soit haïssable, lui le traitre, le lâche qui a fui devant l’épreuve). Car, qu’il ait soit parti tout de suite après le meurtre constitue une preuve irréfutable de son association à la macabre affaire et, qui plus est, cette assertion est renforcée par la rumeur d’une liaison incestueuse avec cette jeune sœur. Il tend donc le bâton pour se faire battre en revenant dans sa famille, où les hommes rêvent de le pendre et de faire justice à la pauvre innocente assassinée. C’est lui qui a entrainé sa sœur à l’extérieur, c’est avec elle qu’il fomentait les 400 coups, il est donc quasi assuré que le grand frère a bel et bien abusé de la situation. Même si les circonstances méritent un éclaircissement, l’assassin est tout trouvé et il a entaché la réputation de la famille. La fratrie des trois enfants (l’aîné William, Quinn puis Sarah) n’est plus, la mère est au plus mal et le père, alcoolique et influençable, n’est plus que l’ombre de lui-même. Est-ce que le retour du fils honni pourrait redonner une aura d’harmonie dans la commune et parmi les siens?
Dois-je dire que c’est très bien écrit? Car ça l’est, indubitablement et c’est une des grandes forces de ce roman.
La narration est portée par ce « prétexte » terrible, par les mystères, par les rencontres et bien sûr par la vérité. Et elle n’épargnera personne, même ceux qui ont cherché à la dissimuler.

– Ton signalement avait été envoyé partout à la police, tu sais. Il y avait même une récompense. Un traqueur s’est lancé à ta recherche, mais la tempête avait effacé toutes tes traces. Ta disparition était si… -elle chercha son mot- totale. Je t’ai pleuré, Quinn. Robert et ton père ont dit à tout le monde ce qu’ils avaient vu…
Il tituba en avant, l’interrompant.
– Ce qu’ils croient avoir vu…
(p. 60-61)

De plus la trame tient en haleine car jusqu’au bout on se demande comment la situation a pu dégénérer à ce point? J’ai trouvé les personnages formidablement bien campés entre une Sadie mystérieuse mais qui tient vraisemblablement les clés de l’histoire, ou encore Quinn qui n’a pas été épargné par la vie (il est d’ailleurs méconnaissable car mutilé de guerre). Et les parents sont-ils manipulés ou acteurs de cette vie d’infamie?
C’est un récit génial ! Il va sans dire que je lirai coûte que coûte les autres livres de ce jeune auteur prometteur.
Et en plus, c’est accessoire, mais la couverture est à la hauteur de la menace sur le point de jaillir.

Les affligés / Chris Womersley ; traduction de Valérie Malfoy (Albin Michel, 2012, 319 p., collection Les grandes traductions)

Chaque geste que tu fais

Je commence à être au point sur les recueils de nouvelles avec quelques lectures récentes toutes plus satisfaisantes les unes que les autres : Le lanceur de couteaux de Steven Millhauser ou encore Boire la tasse de Christophe Langlois. Et c’est ce qui est intéressant c’est que chaque expérience prend une résonance particulière à mes yeux. Ainsi, Chaque geste que tu fais, a été une lecture plus laborieuse que les précédentes, plus exigeante également.

Ce sont sept nouvelles qui composent ce recueil, toutes puissamment enracinées dans l’Australie contemporaine. Les personnages y sont seuls, comme portés par une indépendance profonde qui les poussent à s’isoler. La première m’a par exemple marqué car le jeune narrateur, âgé de 16 ans, va aller à contre-courant de l’éducation reçue pour suivre un ami le temps d’une partie de chasse. A partir de ce banal événement, les personnages se rapprochent – les hommes de la famille qui l’initient et lui-même, en proie au doute – et le loisir devient enjeu social, confrontation et prétexte à se dépasser. On sent doucettement la tension monter et on se met à la place du personnage, un peu mal à l’aise de cette étape fondatrice qui semble le passage « obligé ». Les autres nouvelles sont sur le même ton à la fois froid et méthodique mais aussi intense car les personnages ne s’épargnent pas et vont frontalement à la rencontre de leur destin.

Je ressors de ces récits avec un sentiment mélangé. D’une part j’ai beaucoup aimé la diversité des situations, les caractères incisifs des personnages mais je suis aussi un peu restée en marge de ces histoires. C’est comme si l’Australie qui m’était contée perdait un peu de l’aura que j’avais trouvé dans Récits du bush de Paul Wenz. Cette Australie-là elle aurait très bien pu être l’Amérique ou bien la France. Mais ce n’est pas négatif pour autant puisque les personnages, quasi emblématiques, prennent le pas sur les paysages. Ainsi, le narrateur de la nouvelle « Enfant soldat » est déstabilisant dans son comportement, faisant le tour de ses connaissances avant de partir pour la guerre du Vietnam. Dans la nouvelle « Ce lieu et ce temps », c’est deux personnages qui prennent le chemin d’un enterrement où tous se comportent normalement, non affectés par la douleur de la perte. Un rassemblement quelconque ? Que fait le narrateur, embarqué lui aussi pour faire « figuration » ?

Voilà un recueil complexe qui m’aura tenu dans la durée puisque j’ai dû le digérer, nouvelle après nouvelle. Non que le soit particulièrement ardu mais, comme je l’ai évoqué, j’ai eu du mal à pleinement embarquer dans ces histoires. Néanmoins, ça me donne le goût de lire d’autres ouvrages de David Malouf car il semble reconnu par ses pairs (comme Doris Lessing) et s’essaie à de nombreux genres (romans, pièces de théâtre, livrets d’opéra). Peut-être y trouverais-je mon bonheur ?!

Chaque geste que tu fais / David Malouf ; traduction de Nadine Gassie (Albin Michel, 2012, 318 p.)

Monkey grip

Je suis un peu comme ça moi, dès que j’ai aimé un livre d’un auteur, je garde le nom de celui-ci en tête pour ensuite égrener son œuvre. Dans le cas présent, Helen Garner n’a publié que deux romans traduits en français, je suis donc arrivée au bout de mes possibilités (la lire en anglais, ça me parait décidément bien compliqué). Rappelez-vous, j’avais beaucoup aimé La chambre d’amie qui avait frôlé le coup de cœur !

Tout d’abord, que veut dire « monkey grip » ? La quatrième de couverture nous indique que cela désigne « l’accoutumance, l’impossibilité de rompre » et c’est bel et bien de cela qu’il s’agit puisque la narratrice, Nora, s’est entichée de Javo, un acteur junkie. Pour situer l’histoire, nous sommes à Melbourne en plein dans les années 70 qui apparaissent comme une période où règne le peace attitude. Car les deux personnages vivent plus en moins ensemble mais aussi avec d’autres gens dans une maison très ouverte où cohabitent enfants, étudiants, musiciens et même drogués. Aussi incroyable que cela puisse paraître, la notion de maison se conçoit avec les amis dans une intimité troublante où chacun va et vient à sa guise. J’ai d’abord été très surprise de voir tous ces prénoms défilant comme s’ils étaient familiers sans qu’une stabilité ne s’instaure. Nora a une fille, Gracie, mais elle a aussi des amis à qui elle consacre le plus clair de son temps en dehors de son travail de professeur.
Javo quant à lui est un acteur accro à la drogue dont les sautes d’humeur, les tergiversations et autres magouilles peuvent en éloigner plus d’un. Ce n’est pas le cas de Nora qui s’accroche à cet homme au regard bleu azur. Son espoir est de faire durer cette histoire qui pourtant n’était pas partie pour durer. Comment se fait-il que ces deux-là se cherchent ? Se peut-il qu’ils trouvent, dans la réunion de leurs deux solitudes, une réponse à leur existence dénuée d’amour ? Là où Nora se cramponne à l’image de Javo, lui est quant à lui fusionnel à la drague et c’est une partie de « suis-moi, je te fuirai, fuis-moi, je te suivrai » qui commence. Au fil de la narration, se développent des sentiments très forts mais aussi des rancœurs, des jalousies, des déclarations d’amour mais aussi des preuves qu’il existe.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume très addictive d’Helen Garner. Là où les deux protagonistes sont campés dans leurs addictions respectives, moi j’ai été captivée par ce huis-clos où les personnages défilent mais où seuls deux nous tiennent en haleine. Certes ils ne gravissent pas l’Himalaya, certes leur vie pourrait être la vôtre ou la mienne mais c’est dans cette simplicité de la trame (qui n’a pas connu d’idées fixes ?) qu’on se retrouve avec un page-turner, en empathie avec l’un puis avec l’autre. Melbourne nous parait proche, ce toit où tout le monde défile, squatte puis continue son petit bonhomme de chemin, nous laisse entrevoir un panorama d’une jeunesse qui se cherche. Quel plus bel idéal que celui de vivre heureux  et en harmonie avec ses semblables ? Eux en font l’expérience et développent des liens forts, des amitiés durables, des relations qui de prime abord auraient semblé improbables. Cela devrait en inspirer quelques uns !

Peut-être un passage du livre pour conclure :

La léthargie peu à peu s’est abattue sur moi à la façon dont Javo décrivait l’effet de la came : du plomb fondu déversé dans les veine. (p. 190)

Voilà un livre où euphorie et spleen se disputent la vedette. Et c’est on ne peut plus réussi !

En tout cas, petit aparté, ce livre a été adapté au cinéma en 1982. Je serais ravie d’en voir l’adaptation !

Monkey Grip / Helen Garner ; traduction de Jean-Jacques Portail (Des femmes, 1987, 361 p.)

La croisade de Carmody

Et il faut que vous sachiez que Dieu n’est pas aussi infini que le disent les catholiques : il fait environ six cents mètres de diamètre et, même là, il est un peu faiblard sur les bords (citation de début de livre de Karel Capek issue de La fabrique d’absolu)

De Tittensor, j’avais été très émue par Année zéro et sa profonde tristesse intrinsèque. C’est donc curieuse que je me suis procurée La croisade de Carmody, roman publié précédemment et nettement plus joyeux. Kevin Carmody, le personnage principal, quitte Londres où il séjournait en hôpital psychiatrique. Il revient en Australie, en banlieue de Melbourne, pour enterrer sa mère, décédée en son absence.
Sauf que, les préparatifs, loin de se dérouler comme prévus, mettent en lumière le corps de la défunte mère qui a été porté aux nues par deux clans de nonnes. Le premier Les petites sœurs de Hubbard (dans l’Ohio) veulent rapatrier le corps aux États-Unis. Il faut dire que Kathleen Carmody (la mère de Kevin) fait miracle sur miracle. Il parait donc normal qu’elle soit vénérée comme une figure sainte. Le deuxième ordre c’est les Filles du Grand Rêve, authentiquement australien.
Qu’a donc fait Kathleen Carmody pour être considérée comme la nouvelle égérie venue du Très-Haut? Eh bien, peu avant de mourir elle est sortie dans le jardin, est restée comme suspendue à sa barrière et un halo de lumière émanait d’elle à travers le portillon.
Kevin Carmody, qui croyait sortir de chez les fous pour de bon y retourne la tête la première avec cette histoire de mère lumineuse pouvant faire des miracles. Et la barrière de son jardin est devenue l' »Authentique Barrière » que tout le monde s’arrache. C’est non seulement le corps que les saintes veulent préserver mais aussi cette relique pleine de promesses.

Moi je me dis juste après ce livre que John Tittensor a une imagination des plus débordantes. Comment a-t-il pu imaginer un McDorémi, un père dont le nom est Donnadieu Desprières? Surtout, ces religieux qui hantent le livre sont tous plus barrés les uns que les autres : il y a les nonnes lesbiennes, nymphomanes et les prêtres aux penchants plus que tendancieux.
Mais c’est pour ce côté déjanté et complètement dénué de toutes barrières qu’on accroche à ce livre. Non pas qu’il soit sensationnel, mais ce monde nouveau où chacun s’accroche au moindre miracle nous donne envie d’y croire nous aussi.
Une chose est sûre, plus d’une fois je me suis demandée où est-ce que Tittensor m’emmenait. La quête de Kevin pour récupérer le corps de sa mère et l’enterrer dignement semble être la mission du siècle alors qu’il est juste naturel d’enterrer les siens. C’est distrayant de voir comme il peut être périlleux de remettre les choses dans l’ordre. Les choses vont toujours de travers, c’est dans leur nature. Voilà la loi de Carmody qu’on pourrait retenir et adopter !

La croisade de Carmody / John Tittensor ; traduction de Gilles Mourier (10/18, 1997, 204 p.)

Hasard des maux

Bienvenue dans le monde « merveilleux » de Wall Street en plein cœur des années 90 !
Cath, la narratrice, vient de se faire embaucher par une banque d’affaires pour rédiger les discours de ses dirigeants. C’est l’immersion dans un monde inconnu, celui de la finance qui recèle de gros acabits aux ego surdimensionnés. Entre les petits chefs, dont la prétention atteint des sommets, et Cath, il y a un gouffre. Elle observe les relations des uns et des autres, chacun tentant de tirer son épingle du jeu, chacun surfant sur une hypocrisie à tous les étages. La nouvelle venue prend donc place dans tout ce système inébranlable car solidement en place, elle se fraie un chemin slalomant entre toutes les petites politiques internes et les magouilles des hauts placés. Quelle plaie que d’aller de l’un à l’autre, de ménager les sensibilités, de garder sa place en bas de pyramide ! Oui le parcours de Cath est loin d’être des plus aisés. Complètement novice en matière de finance elle va devoir réviser ses manuels pour pouvoir tenir une discussion et être à la pointe de l’information.
En parallèle Cath nous embarque dans des bouts de sa vie personnelle qui part en vrille. Son mari, Bailey, atteint de la maladie d’Alzheimer, oublie de plus en plus et a besoin d’une assistance de tous les instants.

J’ai saisi cette vérité : sans la mémoire, nous ne sommes rien. J’ai également appris que cette maladie n’était pas une lente glissade, un long au revoir vers  le néant, mais s’apparentait plutôt à une descente heurtée, à l’intérieur d’un ascenseur fonctionnant mal, vers un état proche de l’enfance. Une enfance imaginée par Goya ou Buñuel. Ou par George Romero. (p.24)

C’est un livre fort où on ressent l’angoisse d’une Cath qui vogue en eaux troubles entre un mari redevenant comme un enfant et le monde des finances, trop grand, trop codifié pour elle. On salue son courage de toujours garder la tête haute quels que soient les obstacles qu’elle rencontre. Quant à cette immersion dans le monde des finances on y prend part avec des yeux ronds car tous les énergumènes qu’elle croise là-bas (ces férus de chiffres complètement déconnectés) ont l’impression de vivre la vie en grand, de diriger quelque part un peu le monde et ils semblent finalement bien peu de chose en comparaison des grands maux décrits tout au long du livre : la maladie, la précarité, la mort…
Un roman très abouti qui engendre de nombreuses questions car, à travers l’expérience de Cath, on se rend compte que prendre des risques, comme cette plongée dans l’inconnu, est à la fois extrêmement angoissant et courageux !

Hasard des maux / Kate Jennings ; traduction de Johan-Frédérik Hel-Guedj (Editions des 2 terres, 2004, 189 p.)

Finnigan et moi

Je poursuis ma livraison de critiques en retard avec ce livre de Sonya Hartnett que j’ai lu d’un trait. Il faut dire que sa plume est particulièrement accrocheuse : pleine de concision tout en étant auréolée de mystère.

Anwell a une vingtaine d’année, il se meurt dans son lit chez lui alors que le monde continue de tourner. C’est à Mulyan, petite bourgade australienne que tout se passe. Et ce sont surtout des allers-retours auxquels nous allons avoir droit tout au long du roman. En effet, Anwell, prisonnier de son corps devenu si frêle, ne détient plus grand chose si ce n’est la faculté de se souvenir. Et de sa chambre qu’il ne quitte plus, il va replonger dans ce passé peu glorieux qui a été le sien. Car Anwell avant c’était Gabriel (comme l’ange) pour le seul ami qu’il avait, Finnigan. Anwell/Gabriel c’est le zinzin, le gars bizarre du village, celui qu’il ne faut pas approcher de trop près. En effet Anwell traine de gros antécédents derrière lui : soupçonné de la mort de son grand frère (qui était gravement malade), il est l’enfant qu’on trimballe comme un boulet. Ce Finnigan, l’ami inespéré qui est venu frapper à sa porte, c’est en quelque sorte le mirage d’une amitié forte qui bousculera tous les vieux démons du passé pour créer une relation sans limites ni secrets.

Or Finnigan est un garçon insaisissable, constamment errant avec son chien Surrender, et toujours prêt aux mauvais coups. D’ailleurs une vague d’incendies sévit depuis peu dans la région. Mulyan est en pleine désolation, un paysage d’apocalypse après avoir été décimée par tous ces feux d’origine criminelle.
On constate que Finnigan a pris toutes les apparences du vengeur pour se faire justice lui-même. Il entend renforcer leur amitié en accomplissant le mal que Anwell/Gabriel aurait pu faire. Ainsi dans le duo il y a le vagabond avec mille et un tours dans son sac et le passif, le « sage », celui qui ne fait que regarder.
Bien sûr ces jeux d’amitié diaboliques doivent prendre fin et c’est de la rupture que la paix peut naître.

J’ai une fois de plus beaucoup aimé le récit de Hartnett. Son récit à deux voix (on alterne entre Anwell et Finnigan) est poignant quoique tragique. On se rend effectivement compte que deux adolescents qui se lient ce n’est pas forcément pour le meilleur (c’est même, dans ce cas précis, pour le pire). Le plus troublant est de voir toute l’emprise qu’a Finnigan sur Anwell qui se raccroche à lui comme une planche de salut. Même si les rôles de temps en temps s’inversent, les deux garçons ont tous deux des existences solitaires qui n’auraient pas dû se rencontrer. Car quand deux solitudes s’effacent, les dés sont jetés et les destins sont quoi qu’il arrive liés.
C’est donc plein d’effroi qu’on assiste à la descente aux enfers de ces deux adolescents perdus dans la vie et dans leur tête.
Sonya Hartnett parvient à nous faire glisser d’une histoire presque banale à une intrigue digne d’un bon thriller où les ombres prennent place au creux des flammes. C’est donc un roman qu’on referme à regret car les deux personnages, bien qu’antipathiques, provoquent en nous des sentiments mitigés : ils ne peuvent nous laisser indifférent. On suit leur ascension (ou devrais-je dire, leur chute parfaitement combinée) en se demandant juste comment cela va s’arrêter et finalement… on sait !

Finnigan et moi / Sonya Hartnett ; traduction de Bertrand Ferrier (Éditions du Rocher, 2009, 313 p.)

L’enfant du fantôme

Oui je suis faible, oui j’ai succombé à la dernière sortie littéraire de Hartnett mais tout me tentait dans ce petit volume : la couverture avec son bon goût de vacances, le sujet plein d’onirisme et bien sûr cette furieuse envie de retrouver la plume alerte de Sonya Hartnett. A ce propos je tiens d’avance à remercier Gaëlle qui est à l’origine de cet achat !

Autant vous dire tout de suite que j’ai été assez décontenancée par le que j’ai découvert dans ce roman. Peut-être parce qu’elle s’adresse aux enfants, l’histoire est incroyablement simple et légère. Ce que je veux dire c’est que j’étais habituée à trouver chez Hartnett des strates de lecture différentes. Ici il s’agit d’une seule intrigue, d’un fil cousu avec précision et méthode sur tout le long. La narratrice c’est Matilda Victoria Adelaide, une vieille femme recluse chez elle. Dans le temps elle fut l’enjouée et obstinée Maddy, la petite fille butée qui trace sa route quelle que soit l’opinion des autres. Elle grandit au début du XXème siècle dans une famille aimante mais ô combien exigeante. Son père elle le surnomme « l’homme de fer », il est inflexible, a voyagé et vécu son lot d’aventures, il est maintenant très attentif à l’éducation de sa fille unique.
Quant à sa mère, elle nourrit elle aussi de grands projets pour elle. Souhaitant la voir mariée, elle complote un avenir pour jeune fille de bonne famille. Sauf que Maddy est imprévisible, elle trouve d’ailleurs un malin plaisir à aller à contrecourant et à se dresser contre son entourage. Elle rencontre Plume, un jeune homme sauvage errant au bord de la plage et s’éprend de lui.
Du gendre fortuné qu’espéraient ses parents on passe au jeune homme bohème plus sensible à la nature qu’aux conventions. Maddy est impulsive, elle suit son cœur, délaisse toute raison et commence une vie au jour le jour avec ce garçon insaisissable que seul l’horizon peut dompter.

C’est plein de poésie et d’onirisme que ce récit de Sonya Hartnett ! C’est étrange de se laisser porter par cette quête de l’amour et ce lent apprentissage des sentiments humains. On sent dans l’éveil de la petite Maddy beaucoup d’aveuglement et de croyances dévotes mais c’est vraisemblablement par l’apprivoisement d’une entité bien plus abstraite, la nature, que passera le salut de la jeune fille.
Au fil du récit on comprend pourquoi un parallèle est dressé entre le récit de la vieille dame et de la fille qu’elle était alors dans sa jeunesse. Tout ce recul, ces métamorphoses qui se sont opérées grâce au regard de l’être aimé ont eu raison de la personne qu’elle est devenue. J’ai aimé le rôle de Plume, être tout droit sorti de l’écume, j’ai aimé tout le vocabulaire australien (pour exemple le nargun, être mi-humain, mi-rocheux qui est le confident de Maddy) et cette sorte de morale qu’on retient à la fin (à vous de la dégager).
Un seul petit bémol pour la traduction. J’avais l’habitude d’un très fluide et lié dans les deux autres romans de Hartnett. Là j’ai parfois été surprise par les expressions ou autres images. Le langage est poétique mais peut-être trop précieux par moment, cela manque de cohésion et de réalisme. Mais comparé au reste il ne faut pas s’arrêter à ce détail car l’histoire en vaut clairement la chandelle.

L’enfant du fantôme / Sonya Hartnett ; traduction de Fanny Ladd et Patricia Duez (Les grandes personnes, 2010, 155 p.)