Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe

Adichie

Ce petit récit est une longue lettre de l’auteure adressée à une amie nigériane. Celle-ci a mis au monde une petite fille, Chizalum Adaora et lui a demandé conseil pour l’élever de manière féministe. En soixante pages, elle lui propose quinze suggestions pour l’éduquer en restant fidèle à ses racines.

Ponctué d’anecdotes, cette lettre propose des enseignements ludiques dès le plus jeune âge et indique comment parer à des situations un peu complexes.

Du fond j’en ai retenu ce parler vrai, cette gouaille qui révèle une femme de caractère. Sur la forme, j’ai trouvé qu’elle parvenait à résumer très justement les forces qui peuvent bénéficier à une éducation féministe solide. Sans jamais faire de la moralisation, elle prend le meilleur de la femme qui sommeille en elle pour donner confiance en la transmission filiale. Cela déculpabilise et donne le goût d’appliquer ses petits conseils !

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe / Chimamanda Ngozi Adichie ; traduit de l’anglais par Marguerite Capelle (Gallimard, 2017, 77 p.)

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De l’ardeur : histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne

Augier

Prix Renaudot de l’essai en 2017, ce livre retrace de manière fictionnelle la vie de Razan Zaitouneh. Celle-ci est avocate et militante des droits de l’homme et est considérée comme une figure importante de la dissidence syrienne. Appliquée à documenter les crimes commis par le régime de son pays mais aussi par des groupes islamistes, elle fut enlevée en 2013 avec trois compagnons de lutte.

Depuis lors, il n’y a plus eu aucune nouvelle. Et c’est en apprenant l’existence de cette femme déterminée que Justine Augier a pris le parti de d’enquêter auprès des proches qui l’ont connue. Au fil des témoignages, un récit à commencer à émerger fait de bribes d’existences, de souvenirs fantasmés et d’espoirs continuels.

Car Razan Zaitouneh n’a pas fait de concessions et devant les menaces et intimidations, n’a pas fui. Femme forte et aimant les chats, elle fumait beaucoup et n’avait pas d’enfants. Libre et laïque, elle s’est assumée financièrement dès ses 14 ans et s’est extirpée d’une famille conservatrice et religieuse.

Le fait que ce soit une occidentale qui évoque le parcours d’une Syrienne n’est pas aisé. Mais son texte elle l’a voulu fidèle et sans parti pris pour « mettre le doigt sur son universalité ». Il y a aussi le propre vécu de Justine Augier qui travaille dans l’humanitaire et a vécu en Afghanistan et à Jérusalem.

C’est un récit fort, qui serre le cœur et bouleverse car ce sont des gens justes et idéalistes tels que Razan qui pourraient changer les choses. Qu’en est-il d’elle ? Est-elle toujours vivante ? Rien n’est moins sûr mais son combat demeure !

De l’ardeur : histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne / Justine Augier (Actes Sud, 2017, 318 p., coll. Domaine français)

L’opticien de Lampedusa

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Le personnage principal de cette histoire est un home ordinaire, opticien de son état et passionné par la navigation. Alors qu’il décide un jour de partir en  bateau pour une promenade, il tombe nez à nez sur des gens à l’eau. En effet, un radeau de fortune vient de faire naufrage et des migrants, qui tentaient la traversée pour rejoindre l’Europe, sont en passe de se noyer.

Pas un bateau ne s’arrête mais lui, l’opticien, ne peut pas rester les bras ballants et décide d’agir et de récupérer quelques naufragés. Tous s’activent pour repêcher des hommes, des femmes mais le temps presse et le bateau n’est pas suffisant pour recueillir tout le monde.

C’est donc avec un prochain sentiment d’impuissance et de révolte que le bateau rentre au port. Et commence alors un certain parcours du combattant pour continuer à suivre les survivants, pour dépêcher la presse sur ce combat vain… Il y a bien évidemment les images qui restent : celle de gens noyés qui ont perdu toute dignité, celle de la reconnaissance éternelle pour ceux qui s’en sont sortis et celle de ces habitants qui continuent à maugréer contre les « envahisseurs ».

Un livre puissant et qui ne peut laisser insensible car on a la nette impression d’être pris dans un étau, ballotté par une plus vaste machine qui ne fait que broyer.

L’opticien de Lampedusa / Emma Jane Kirby ; traduit de l’anglais par Mathias Mézard (Éds. des Equateurs, 2016, 167 p.)

Hillbilly élégie

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L’auteur raconte son propre parcours dans le Kentucky, au cœur des Appalaches. La région est pauvre car l’industrie du charbon et de la métallurgie est allée en périclitant. Quant à l’auteur, il vit avec sa sœur aînée, Lindsay, ainsi que sa mère, une infirmière instable professionnellement et sentimentalement. Trimballé entre les différents foyers des compagnons provisoires de sa mère, il grandit dans un sentiment d’insécurité permanent.

Ses uniques tuteurs sur qui il peut compter sans peine, ce sont ses grands-parents maternels, Mamaw et Papaw. Au moindre incident, c’est chez eux qu’il trouve refuge et leur demeure voisine devient peu à peu sa maison officielle. Car la mère de J.D. est ce qu’on appelle une mère défaillante qui perd pied à chaque rupture et à chaque deuil. Tombée dans la surdose de médicaments et de drogue, elle ne parvient pas à faire face à la vie et à élever ses deux enfants.

Les Hillbillies qui figurent dans le titre ce sont, à l’origine, des hommes des montagnes. Avec le temps, le terme désigne maintenant n’importe quel péquenaud blanc qui boit du bourbon et qui, surtout, fait partie de la communauté des petites gens des Appalaches. Et c’est en tant que Blanc issu de rien que J.D. Vance progresse, confiant ses poids et ses peines, toutes ses entraves qui auraient dû le conduire au chômage et à la misère. Mais doté d’un caractère impitoyable (il se fait justice lui-même dès tout jeune), il a des ambitions dans la vie. Il s’engage quelques années dans l’armée puis entame des études de droit, à Yale, pour devenir avocat. C’est donc un parcours peu commun que nous raconte l’auteur et de part son incroyable ténacité et son exemplarité, on le suit captivé dans tout ce qu’il a enduré par le passé.

Il a maintenant 33 ans, est marié et a un boulot qui lui plait. Autant dire que ce n’était pas gagné mais qu’il a presque tout surmonté. Il livre de belles réflexions ethnologiques sur sa communauté des Hillbillies avec une mise en relief de la situation actuelle, notamment politique, qui a conduit à l’arrivée de Trump et à la montée de la xénophobie. Comment ces gens, livrés à eux-mêmes, ont-ils pu en arriver à se désolidariser du monde ? Ce sont des pistes qu’apportent Vance à travers son expérience et son observation du quartier et du quotidien. C’est un témoignage rare que je conseillerai sans hésiter !

Hillbilly élégie / J. D. Vance ; traduit par Vincent Raynaud (Globe, 2017, 280 p.)

#MRL17

Les crocodiles

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Une BD qui parle du harcèlement, voilà de quoi intriguer. Thomas Mathieu a mis en dessin des témoignages de femmes et d’hommes qui, dans leur quotidien, ont été confronté à de la violence verbale, dans la rue.
Il matérialise les « agresseurs » en crocodiles et ce sont d’ailleurs les seuls personnages en couleur de la BD. Car de la drague au harcèlement, la frontière peut vite être franchie. J’avais entendu parler de la vidéo filmée par une journaliste belge, Sofie Peeters (Femmes de la rue) pour dénoncer tous les abus subis. le traitement par bande dessinée m’intéressait car il montre la diversité des « victimes » (pas seulement des femmes, pas toujours en jupe/robe).

Mon gros bémol est tout de même toutes les annexes à la BD : les « conseils » pour venir à bout d’un agresseur potentiel, le point de vue des crocodiles qui personnellement m’importe peu. Mais les différents témoignages joints d’associations et de figures militantes sont un éclairage non négligeable qui montre que dans les faits, le harcèlement existe bel et bien.

Les crocodiles / Thomas Mathieu (Le Lombard, 2014, 174 p.)

L’arabe du futur. 2, Une jeunesse au Moyen-Orient (1984-1985)

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Quel bonheur de retrouver la BD autobiographique de Riad Sattouf ! Ici, le récit reprend lorsque que Riad a 6 ans. Lui et sa famille (son père Syrien, sa mère Française et son petit frère Yahia) ont posé leurs valises en Syrie à Ter Maaleh, près de Homs.
Il recroise ainsi sa famille paternelle au sens élargi (ses cousins, la demi-soeur du papa, la grand-mère…) et s’intègre à la communauté. Riad a maintenant l’âge de rentrer à l’école et fait l’épreuve de l’autorité et de la discipline : l’apprentissage de l’hymne national à réciter chaque matin, les coups de baguette au moindre impair…

Sa maitresse a l’air de terroriser la plupart des élèves d’autant que les conditions d’éducation sont difficiles : tables abimées, places assises limitées au regard du nombre d’enfants. Alors que la plupart des élèves marchent des kilomètres pour rejoindre la classe et n’ont qu’un sac plastique pour transporter leurs affaires, Riad arbore un superbe cartable chinois et habite dans le quartier. Il parait assez favorisé en comparaison de ses camarades mais est quand même largement impressionné par le traitement réservé à certains.

C’est l’époque de gouvernance de Hafez Al-Assad et Riad parvient parfaitement, par tout un tas d’anecdotes et de situations courantes, à rendre le contexte politique difficile. Il évoque le marché noir, la maladie, la justice du peuple, le fanatisme religieux. A travers son regard d’enfant, c’est tout un monde de candeur qui s’esquisse à côté d’autres qui lui reprochent d’être différent (il est blond, il est traité de juif). La discrimination commence parfois bien jeune mais les amis et les petits bonheurs sont eux aussi bien au programme.

Et hop, une BD qui fait figure d’indispensable tout autant que le premier volet. Je trépigne de lire la suite car l’ensemble est impeccable et jubilatoire à la lecture.

L’arabe du futur. Volume 2, Une jeunesse au Moyen-Orient (1984-1985) / Riad Sattouf (Allary, 2015, 158 p.)

L’arabe du futur. 1, Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984)

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Je viens ajouter ma toute petite pierre à l’édifice mais j’ai beaucoup aimé cette BD qui est un témoignage des jeunes années du dessinateur Riad Sattouf entre la Libye, la France et la Syrie. Fils d’une Française d’origine bretonne et d’un père Syrien, Riad est quant à lui un objet de fascination pour sa famille. Doté d’une longue chevelure blonde, il détone dans sa famille et joue de son aspect de petit ange.

Déjà habitué des avions, il découvre sa famille tant du côté paternel que maternel. Il perçoit le monde du haut de ses six premières années. Et ce monde si grand, si fou est régi par des politiques instables qui rendent l’atmosphère tantôt oppressante tantôt stupéfiante. Car les camarades de jeu à l’étranger sont bizarres, car l’école est intimidante et que Riad est décidément bien mieux chez lui.

Ce premier tome est attendrissant et donne immédiatement envie de lire la suite (ça ne devrait pas tarder). J’aime les témoignages de familles « lambdas » qui sont parfois en prise avec un contexte national trouble. Cela éclaire le monde d’une toute autre manière et c’est parfaitement didactique.
A conseiller à tous !

L’arabe du futur. Volume 1, Une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984) / Riad Sattouf (Allary, 2014, 158 p.)

Carnet de santé foireuse

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Ce roman graphique de plus de 350 pages, c’est mon compagnon qui l’a lu en premier. Intrigué par le sujet, il l’a dévoré en une après-midi, captivé par le déroulé ahurissant de cette expérience autobiographique.

C’est que ce formé carré en impose avec ses dessins bigarrés qui tantôt manquent ou explosent de couleurs. Pozla rend compte de problèmes qui touchent à l’intime : des douleurs aiguës qui affectent les intestins. le diagnostic tarde à être posé et c’est pourtant la maladie de Crohn qui l’enserre depuis l’enfance.

Ce carnet d’esquisses est d’abord un défouloir pour tromper l’ennui et la douleur. Alors qu’il doit finalement être opéré, coupé de sa femme et de sa petite fille, c’est par les crayons qu’il expose tout l’éventail de ses ressentis. Et on peut dire qu’il en a gros sur la patate le Pozla ! Car de mythomane (jusque là ses douleurs étaient attribuées à la fatigue ou au stress), il passe au stade de patient quasi en bout de piste.

Il y a une vraie justesse dans le ton ! Les anecdotes entre hôpital et vie quotidienne rendent l’ensemble extrêmement vif et cinglant. Il n’épargne pas le lecteur comme lui ne l’a pas été. Et quelque part, on ne peut que le remercier !

Carnet de santé foireuse / Pozla (Delcourt, 2015, 368 p.,)

Aux petits mots les grands remèdes

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Pour les amoureux des livres, vous devriez accrocher à ce roman où vous suivrez un bibliothérapeute, Alex. C’est un homme seul et qui a pour principale passion les livres. Il pense aussi beaucoup à Mélanie, son ex qu’il continue à voir et qui n’a pas du tout les mêmes motivations que lui (engagement militant, désir de maternité).. Pour gagner sa vie, il « doit » traiter des patients en leur recommandant des livres et c’est précisément ce qu’il fait avec 3 hommes. Il y a Yann, un jeune adulte défiguré dans un accident de la route et qui vit reclus avec sa mère. Mais aussi Anthony Polstra, un footballeur reconnu qui souhaite se prouver qu’il n’en a pas que dans les jambes. Et enfin, Chapman, un homme orgueilleux qui pense plus à son travail et au paraître qu’à son entourage.

Je me doute que des gens qui viennent consulter sont dans une demande et sans doute en souffrance mais j’ai trouvé l’ensemble des personnages, et Alex y compris, particulièrement antipathiques. Ce qui fait que j’ai un peu peiné à avancer dans ma lecture car chaque entretien était source de répulsion. Je m’attendais à trouver davantage de récits dans le récit et qu’on parle « livres' ». Là c’est plutôt du Gavalda version psy ! Du coup, bof bof, je reste sur ma faim !

Aux petits mots les grands remèdes / Michaël Uras (Préludes, 2016, 375 p.)

Mon autopsie

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Jean-Louis Fournier est un écrivain que j’estime et dont j’ai lu plusieurs livres (« Où on va papa ? », « Ça m’agace », « La servante du seigneur », « Veuf »). Je trouve son humour toujours juste et bien dosé. Ici,, comme dans ceux cités précédemment, il y aune large part autobiographique.

Le roman commence alors que Fournier vient d’atterrir sur la table d’autopsie. C’est une jeune étudiante, Egoïne, qui est en charge de le disséquer (il a donné son corps à la science). A travers chaque partie de son corps, il revient sur des épisodes de sa vie passée et évoque ses enfants, ressuscite sa femme, parle un peu de son père. Il semble jubiler de se faire « tripoter » alors qu’il peut assister à sa mise en bière.

J’ai trouvé ce livre émouvant et singulièrement drôle. Jean-Louis Fournier, je m’en étais déjà aperçue, a le chic pour être entre la parodie et la chronique familiale. Il se met en scène, ne ménage pas son prochain et c’est ce que mois j’apprécie dans son écriture.

C’est ma première lecture de la rentrée littéraire et elle m’a beaucoup plue !

Mon autopsie / Jean-Louis Fournier (Stock, 2017, 190 p., coll. Bleue)