#RL 2019 – Rouge impératrice

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Nous sommes au XXIIème siècle. L’Afrique est devenue une nation unifiée et prospère appelée Katiopa. L’exode s’est inversé et les populations européennes ont fui leur continent, devenu invivable, pour ce nouvel eldorado qui se trouve maintenant au sud. Les nouveaux arrivants sont appelés les Sinistrés.

Boya est enseignante auprès des Fulasi – les descendants des migrants français – et Ilunga est un chef d’Etat respecté. Entre eux, l’alchimie est immédiate. Et ce n’est pas Seshamani, la femme d’Ilunga qui fera obstacle à leur liaison. Quand l’amour s’immisce au cœur même des débats politiques, rien n’est plus pareil. Ragots et complots s’enchaînent dans l’intrigue et pimentent encore plus la marche en avant inéluctable, à moins que la mécanique s’enraye…

Ce beau pavé est un patchwork fascinant de passions amoureuses, d’intrigues politiques et de géopolitique fantasmée. Cela fait, de loin, penser au Trône de fer : c’est diablement ambitieux et magistralement exécuté. Il y a un aspect un peu feuilleton qui est loin d’être déplaisant, bien au contraire. Léonora Miano a développé tout un lexique et fait jaillir des luttes intestines dans un grand territoire désormais objet de toutes les convoitises. Entre les membres du gouvernement qui n’aspirent qu’au repli et ce couple tiraillé en son essence, les inimitiés sont tenaces.

La plume est incisive et les rebondissements multiples. En résumé, cette nouvelle lecture de la rentrée littéraire tient toutes ses promesses.

On voulait être libre sans opprimer quiconque. Justice avait été faite, puisque les Sinistrés, dépouillés de leur puissance matérielle, étaient redevenus des humains parmi leurs semblables. C’était assez. On était satisfait. Quelqu’un avait proposé d’instaurer avec eux une parenté à plaisanterie, ce qui devait être possible à présent qu’on avait remis les pendules à l’heure. (p. 295)

Ce roman fait parmi de la première sélection du prix Goncourt. Et je dois reconnaître que je comprends tout à fait sa place, s’il y reste ! Je lui souhaite un bon bonhomme de chemin parmi les sélections littéraires et en dehors.

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Rouge impératrice / Léonora Miano (Grasset, 2019, 605 p., coll. Roman)

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#RL 2019 – In waves

AJ Dungo est illustrateur et vit à Los Angeles. Il a étudié à l’Artcenter College of Design. Lorsqu’il ne dessine pas, on peut le trouver dans l’eau ou assis dans un parking, à zyeuter un trottoir fraîchement peint.

Source : Casterman

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Cette BD, je l’ai achetée les yeux fermés après avoir lu plusieurs bonnes critiques dans les journaux. Grand bien m’en a pris !

L’auteur restitue des grands moments de sa vie avec celle qui l’a initié au surf. De leur rencontre, à leurs moments à deux ou entre amis dans l’eau, c’est aussi un long combat qu’il dévoile en filigrane. Kristen, sa compagne, est atteinte du cancer et ce depuis plusieurs années. A chaque récidive, le couple apprend à s’aimer au fil des vagues, à s’échapper vers d’autres contrées afin de mieux lutter contre la maladie.

En parallèle à ce récit intime, AJ Dungo a dû mener un travail de fin d’études lié à la ville de Los Angeles. Parmi les sujets proposés figuraient Tom Blake qui a révolutionné l’approche du surf en créant notamment des planches plus légères. Le dessinateur propose donc de suivre concomitamment l’histoire qui le lie au surf mais aussi la destinée de deux géants du milieu : Duke Kahanamoku et son disciple, Tom Blake.

Les pages de cet historique s’étalent dans des couleurs chaudes par contraste avec l’histoire de Kristen et AJ qui se fond dans un bleu océanique de toute beauté. L’ensemble s’ajuste à merveille comme sable et mer, un ensemble tout à fait à sa place.

On apprend énormément sur l’histoire de la discipline sans que cela soit professoral ou ennuyeux. Et avec ça, on est complètement happé par l’histoire d’un couple qui se découvre et apprend à s’aimer à travers la transmission d’une passion. C’est à la fois doux, à l’image de la couverture, et puissant tout en étant grave et sublime ! J’ai lu ça d’une traite comme emportée par les embruns, chavirée par la construction et par ce sujet qui n’était pourtant pas dans mes domaines de prédilection.

BD splendide et magistrale ! Une pièce maîtresse assurément, qui a ébranlé tout mon monde !

Et pour enfoncer le clou, je ne peux que vous citer Craig Thompson qui, en préambule, indique que c’est [son] roman graphique préféré au monde. Vous hésitez toujours ?

In waves / AJ Dungo ; traduit par Basile Béguerie (Casterman, 2019, 366 p.)

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#RL 2019 – La douceur de nos champs de bataille

Avant toute chose, le titre est magnifique ! Rien que pour lui, j’aurais pu me procurer ce livre de la rentrée littéraire.

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Il est question ici du deuil et celui d’autant plus insondable qu’il est celui représenté par la perte d’un enfant pour son parent.

Ici, Nikolaï, l’enfant suicidé entame un long dialogue avec sa mère qui ne comprend pas son geste désespéré. Il était le fils aîné, brillant et curieux et pourtant un jour il a décidé que la vie n’était pas pour lui. Pour quelle(s) raison(s) ? Ses parents ont-ils une quelconque responsabilité dans sa prise de décision ?

Ce lent dialogue est le fruit de l’imagination d’une mère qui, désarmée, fait face au deuil et au silence de l’absent. Par cet échange, elle nous donne à voir qui était son fils et qu’elle a été sa vie. Il est vivant, volontiers facétieux et parait bien plus du côté des vivants que des morts.

Une amie proche dit que nous ne comptons les jours, les semaines et les mois avec autant d’ardeur qu’à deux occasions : après la naissance d’un bébé et après la mort d’un être cher. Trois mois me semblent aussi longs que l’éternité, et néanmoins aussi courts qu’un simple moment quand c’est maintenant et maintenant et maintenant et maintenant, donc je dois dire à mon amie qu’il y a une différence entre la vie et la mort.

Ce roman est touchant de sincérité et de lâcher-prise. Chacun livre ce qu’il a au plus profond de lui-même. Il est juste dommage que certains dialogues soient parfois trop littéraires. J’ai eu peine à croire qu’un jeune adulte et sa mère puissent discuter de manière si empesée. Mais ce n’est que mon humble avis et cela n’a en rien affecté mon plaisir de lecture !

La douceur de nos champs de bataille / Yiyun Li ; traduit de l’américain (Belfond, 2019, 160 p.)

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#RL 2019 – Après la fête

Je ne suis normalement pas très adepte des premiers romans surtout lorsqu’ils sont français mais comme il faut parfois se défaire de ses idées reçues, j’ai décidé de donner une chance à ce petit ouvrage.

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Raphaëlle et Antoine sont jeunes et beaux. Ils étudient pour travailler dans l’édition et habitent le quartier animé de Château Rouge. Soirées d’insouciance et virées entre amis ponctuent leurs années estudiantines. Mais à l’heure de trouver du travail, le malaise s’installe car un déséquilibre se crée dans le couple. Elle a toujours eu des facilités, ayant été élevée dans un milieu bourgeois où elle ne manquait de rien. Lui est un galérien issu de la cité qui est très angoissé face à l’avenir. Sa famille a toujours dû trimer pour subsister. Là se trouve déjà le premier fossé. A l’heure des candidatures, elle trouve rapidement. Lui s’escrime à y croire mais les entretiens sont peu nombreux et ne donnent pas suite. Voici le deuxième fossé !

Ce parcours du combattant propre aux métiers du livre, je l’ai moi-même connu. Je suis donc tout à fait sensible aux propos tenus sur la profession et sur le devenir des métiers de cette branche. Le métier qui est au bout montre qu’il faut persévérer quels que soient les qu’en-dira-t-on sur la fin de la filière papier.

Le texte est appliqué et on sent un réel investissement de son auteure. Mais il y a sans doute un peu de maladresse car parfois l’expression est un peu ampoulée. C’est un défaut mineur propre à un premier roman et nul doute qu’il s’estompera naturellement dans les suivants. Je salue cette jeune romancière et lui souhaite un bel avenir littéraire.

Après la fête / Lola Nicolle (Les Escales, 2019, 160 p., coll. Domaine français)

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#RL 2019 – La fuite en héritage

Ce roman choral relate trois parcours de femmes à l’instant où leur vie est sur le point de basculer.

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Il y a d’abord cette sage-femme irlandaise qui, par amour pour son compagnon, a candidaté dans un hôpital londonien. Si professionnellement cette piste aboutit, c’est une nouvelle vie qui se prépare bien loin de son Irlande natale. Et il y a tant d’incertitudes au loin !

Remontons le temps en 1982 et c’est Jasmine qu’on suit. Elle est une jeune femme encore mineure mais ne rêve que d’une chose : devenir une athlète de haut niveau en tant que boxeuse. Le hic c’est que la boxe est, à l’époque, encore réservée aux hommes. Jasmine doit donc persévérer pour se faire une place dans ce milieu clos d’autant qu’elle est en rupture familiale. Rien n’est moins sûr sur ses chances de réussite !

Enfin, en 2012, on suit dans le Maryland, Ali qui est en fuite. Ayant perdu ses parents, elle est en proie à des grands-parents qu’elle ne connait pas mais qui veulent la récupérer. Entre envie d’émancipation et peur de l’avenir, le chemin parait pour elle aussi bien chaotique !

Je suis friande de ce type de récits car j’aime découvrir des destins individuels qui participent à une histoire commune. Cela explore également une part de l’Irlande qui n’a pas été très reluisante par le passé : celle d’enfants qui ont été abandonnés puis adoptés par des Américains (le livre et film Philomena que j’ai lu et vu sont très parlants sur le sujet) dans les années 50.

J’ai aimé ces parcours de combattantes qui s’interrogent sur leurs désirs profonds. Elles sont en proie à des problématiques qui restent actuelles : leur féminité, la maternité, l’avortement et leur place au monde. Un beau trio gagnant !

La fuite en héritage / Paula McGrath ; traduit par Cécile Arnaud (Quai Voltaire, 2019, 300 p.)

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#RL 2019 – Rien n’est noir

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Une fiction autour de l’histoire de Frida Kahlo, voilà de quoi appâter le chaland. Pour ma part, excepté le nom, je ne connaissais ni son œuvre, ni sa vie. Et je dois avouer que cette manière romanesque a pleinement réussi à titiller mon intérêt. J’ai parallèlement à ma lecture, regardé des œuvres et me suis renseignée sur sa folle vie de pasionaria.

Ce qui marque en premier lieu, c’est son accident alors qu’elle n’était qu’étudiante qui a marqué son corps au fer rouge. Puis, sa vie a été traversée par des amours tumultueuses : d’abord avec Alejandro qui l’a délaissée alors qu’elle était au plus mal, puis avec Diego Rivera, un peintre muraliste mexicain qu’elle aimera jusqu’à la fin de ses jours.

Il y a d’ailleurs un antagonisme dans ce dernier couple : lui est volubile, sociable et toujours en quête de célébrité. Elle est plus sauvage, volontiers à son aise dans sa maison bleue de Coyoacán qu’en société. S’exprimant dans la peinture lorsqu’elle est tourmentée, son existence a été toute de petits coups de poignard parsemée : ce corps qui ne la soutient que rarement, les liaisons de son amant, sa sœur qui l’a trahie…

La Frida Kahlo que nous offre Claire Berest est une femme qui dévore la vie par les deux bouts. Elle attire la sympathie et on regrette presque que son livre n’offre pas quelques clichés des œuvres (d’elle et de son compagnon). L’art a tellement été au cœur de leur histoire que c’est bien le seul minuscule bémol à ce livre qui rend pleinement hommage à ce couple mexicain emblématique dont la passion a transfiguré l’œuvre.

En somme, une odyssée au cœur de la passion amoureuse en compagnie de Frida Kahlo et de son amant. C’est évident, l’art et le désir subliment les vies !

Rien n’est noir / Claire Berest (Stock, 2019, 281 p., coll. Bleue)

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#RL 2019 – La tentation

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Ce livre est à l’image de son bandeau, un enchevêtrement d’éléments qui influencent l’histoire.

François est un chirurgien lyonnais à qui tout réussit. Il est appliqué dans son travail, a une résidence secondaire à la montagne, dans le massif du Mont-Cenis. Mais lorsque l’on y regarde de plus près, les choses se gâtent : sa femme semble vivre une crise mystique et multiplie les retraites dans les couvents de la région. Son fils aîné est un banquier retors qui colle bien à l’image des requins de ce milieu. Quant à sa fille, c’est peut-être celle qui l’inquiète le plus. Facilement influençable, elle s’est prise de passion pour un homme peu fréquentable qu’elle suit, comme magnétisée.

François est un amateur de chasse qui ne rate jamais son coup. Mais ce jour-là, le tir n’est pas assuré et il blesse le cerf qu’il visait. Au lieu de l’achever, il décide de suturer la plaie puis de le relâcher. Pas courant pour un chasseur me direz-vous !

C’est que dans l’esprit de François tout s’embue. Ses convictions vacillent : chasseur et chassé sortent du périmètre des seuls hommes et animaux. C’est maintenant dans sa propre famille que le jeu de pouvoir s’insinue et la proie n’est pas toujours celle que l’on croit.

L’action est divisée en quatre parties qui sont autant de prismes à une histoire en apparence limpide. Nature, religion et isolement accroissent ce sentiment de malaise dans ce huis-clos où les individualités s’affirment ou s’effacent, ou parfois les deux consécutivement.

Encore un très convaincant Luc Lang !

La tentation / Luc Lang (Stock, 2019, 353 p., coll. Bleue)

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#RL 2019 – Petit frère

Alexandre Seurat est un auteur que je suis et qui m’avait administré une claque monumentale avec La maladroite et son sujet difficile. J’avais été moins emportée par L’administrateur provisoire mais lui avait tout de même trouvé des intérêts certains.

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Voilà le dernier né, Petit frère qui n’est pas des plus gais car le narrateur évoque son frère cadet qui est à présent décédé. A travers une existence solaire et explosive , le narrateur a côtoyé un être inadapté refusant les conventions. S’enfonçant jeune dans la drogue, il expérimente les cocktails détonants drogue/alcool et devient de plus en plus agressif envers sa famille.

Alexandre Seurat remonte le temps, non pas de manière chronologique, mais à l’inverse : du décès jusqu’aux plus jeunes années du cadet, où il était aventurier et impulsif. Se brosse le portrait d’un adulte à la dérive, incompris de ses proches et plus enclin à se tourner vers un monde de marginalité, synonyme de liberté.

Le portrait est tour à tour cinglant, bienveillant ou réservé. Le frère devient insaisissable car il a emporté tous ses secrets. Comment le narrateur peut-il se positionner dans cette famille amputée ? Quelle place n’a-t-il pas donné à l’écorché qui ne demandait que de la reconnaissance ? Le texte est à vif et ne laissera pas insensible.

Quand je l’appelais et qu’il ne me rappelait pas, il me semblait qu’il n’y avait, autour de moi, plus que du vide : je ne savais pas où m’asseoir, j’avais peur qu’il lui soit arrivé quelque chose sans que je puisse me représenter quoi. A ce que je lui disais, il répondait toujours « T’inquiète ». A ma colère et à ma peur résistaient son silence, son sourire, le sentiment de mon impuissance totale. Tout ce que j’essayais de dire s’étranglait en moi. Les coutures du monde craquaient les unes après les autres. (p. 79)

Petit frère / Alexandre Seurat (Le Rouergue, 2019, 176 p., coll. La brune)

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#RL 2019 – Ordesa

J’inaugure le bal de la rentrée littéraire (parce qu’il va y avoir quelques billets à venir) et rien de tel que de commencer par… un coup de cœur ! Eh oui, rien de moins ! Emoticone et smiley content tête tourne

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Je viens de boucler ce grand roman et en ressors lessivée autant qu’émue. Récit d’un homme cinquantenaire désormais orphelin, Manuel Vilas nous introduit dans les arcanes de sa famille domiciliée à Barbastro, dans la province de Huesca (juste en-dessous de la France).

Et quelle famille il eut ! Gens modestes qui ont toujours cherché à s’élever, ils ont malgré eux stagné dans la classe pauvre à moyenne basse. Ils sont ouverts au monde mais paradoxalement peu enclins aux obligations familiales (personne ne va aux enterrements et les contacts avec le reste de la famille sont inexistants, à croire qu’ils vivent en autarcie). La mère est une perfectionniste qui écume tous les salons de coiffure. Quant au père, il est un commercial de petite envergure qui est toujours bien apprêté. Le charme incroyable de ce livre c’est que Manuel Vilas nous rend ses parents vivants, féroces dans leurs emportements mais incroyablement bienveillants. Lui est un acharné qui ne jure que par sa télévision, elle est une maladroite qui s’assume, brisant tout sur son passage.

Ce livre est touchant au plus haut point car il s’immisce dans une vaste galerie d’une famille espagnole, des années 50 à nos jours. Les petits défauts des personnages font le sel de l’histoire comme quand l’auteur raconte qu’il n’a pris un bain qu’à ses 18 ans. Avant, sa mère le toilettait à la manière d’un chat. On sent une sorte de tendresse dans ce qui peut s’apparenter à de la pauvreté.

Elle est passée de l’adoration de son mari à celle de ses fils, puis, après avoir adoré ses fils, elle s’est mise à adorer ses petits-fils, toujours dépendante de ce qui allongeait, étirait sa propre existence dans le royaume indéfini de la vie sur terre. (pp.328-329)

C’est un hommage vibrant à la famille au sens élargi ! Quelques photos parsèment le récit mais, sa mère étant une pyromane ne laissant rien traîner, les traces sont rares et la mémoire demeure la seule garante des archives familiales. Manuel Vilas prénomme tous ses proches de noms de musiciens, comme dans une joyeuse cacophonie perpétuelle. Ouvrez donc ce livre et côtoyez la facétieuse Wagner et l’élégant Jean-Sebastien. J’ai tout fait pour faire durer ce livre et dois dire que je suis chagrinée de devoir laisser tous ses personnages si attachants.
Première critique pour cette rentrée et premier chambardement dans mon cœur de lectrice !

Ordesa / Manuel Vilas ; traduit par Isabelle Gugnon (Éditions du sous-sol, 14 août 2019, 400 p., coll. Feuilleton fiction)

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Le chant des revenants

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Jojo a 13 ans et est écartelé entre deux visions de lui-même, lui qui est métis. Il vit avec sa mère et sa petite-sœur Kayla qu’il protège. Il a été élevé par ses grands-parents maternels dans une petite ville du Mississippi. Son grand-père est un modèle qu’il idéalise et qui lui raconte tout un tas d’histoires. Parmi elles, celle de Richie, un jeune homme qu’il a croisé plus jeune et qui a eu un destin malheureux.

Père et mère sont là en pointillés. Et pour cause, son père, Michael, a une bonne excuse : il est incarcéré à la prison de Parchman. Lorsque la libération est prononcée, la mère, Leonie, se met en route avec ses enfants pour aller le chercher.

Ce que j’ai omis de dire, c’est que les grands-parents, qui ont été les tuteurs, sont noirs et que dans le Deep South, la ségrégation bien qu’abolie reste présente. D’ailleurs les parents de Michael, des Blancs, rejettent la compagne de leur fils ainsi que les enfants.

Le décor est posé et deux mondes s’affrontent. En dehors de cette question de race, il est également question de drogue et de non-dits. Dans ce roman âpre, il y a la pauvreté mais aussi le rejet car un climat de tension s’instaure dans cette virée des retrouvailles.

Ce récit est plein de souterrains avec la grande Histoire et il en devient passionnant. Il alterne les voix de Jojo, Leonie et Richie, et dresse ainsi un roman choral reliant indistinctement passé et présent. Subtil de psychologie, il donne chair à des personnages tiraillés et empiriquement englués vers le fond.

Et pour preuve que c’est un livre qui mérite qu’on s’y attarde, il a reçu le National Book Award 2017, le Grand prix des lectrices Elle 2019 et le prix America 2019.

Le chant des revenants / Jesmyn ward ; traduit par Charles Recoursé (Belfond, 2019, 269 p.)